Poésie, parfum, saveurs et senteur

Parfums et poésie

Odilon Redon, Ophélie parmi les fleurs, 1905 DP 

Le parfum, mot chargé des sens et de plaisir, nous ouvre les portes de la perception et révèle que tous les cinq sens participent à l’éclosion poétique. Le sensuel a toujours inspirée la poésie orientale, de la poésie persane et arabe à la Chine et l’Inde où les poètes de l’époque Védique usaient d’une expression qui évoquait le son et la répercussion comme une analogie de l’être. Les sens participent donc de la poésie et sont une partie importante de la culture et continuent à inspirer les poètes comme Mahmoud Darwich qui n’hésite pas à titrer l’un de ses recueil « Plus rares sont les roses ».  

En Occident, les odeurs sont réminiscentes du corps et de l’animalité en l’homme.  De Ronsard à André Chénier, la rose et les jardins inspirent les poètes mais la pensée poétique d’alors limite l’expression qu’elle restreint à l’objectivité. Il faut attendre le Romantisme et Charles Baudelaire pour que les poètes acceptent de se nourrir des autres arts et de tous les sens. Ce sont les correspondances Baudelairiennes et les Synesthésies qui révèlent au poète la richesse d’inspiration d’un monde plus vaste que la raison et le poète laissera ainsi libre cours à sa subjectivité. Cette découverte n’est pas étrangère à l’exotisme et aux destinations lointaines, qui ouvre à la découverte de l’inconnu et à la joie des sens.

Présence du parfum dans la poésie Orientale

Jouir de l’odorat, la notion de parfum est très liée à l’Orient et à la quête amoureuse, et la poésie persane comme la poésie arabe y font une constante référence. Citons Anvâri, Khâqâni, Molavi Jalâleddin Rûmi, Saadi et bien sur le grand poète Hâfez de Chiraz.

Dans les odes d’Hâfez de Chiraz, les odeurs sont si vives qu’elles donnent aux parfums toute l’ambiguïté d’un jeu entre présence–absence et corps-esprit, exprimant que vie et odorat sont indissociables. L’attachement à la senteur permet de voir le monde sous un aspect de mystère où la révélation imprègne le vivant, le détachant des apparences et exaltant la dimension mystique. Ainsi parfums et spiritualité sont liés et l’évocation parfumée rend présent ce qui n’a pas de corps, comme l’absence de l’amant ou l’adoration du Divin.

Zone de Texte: Reza Abbasi, les amants, , 1630. DPIl y a bien sûr une dimension érotique dans le souvenir de l’amant qui symbolise l’amour. D’une grande sophistication, le désir touche au sentir et à l’espoir de faire apparaitre ce qui n’est qu’espéré. L’effluve incarne le souvenir de l’aimé et rappelle que les sens remontent dans la mémoire comme une musique pour nourrir l’imagination. Il faut passer toute une vie à se remémorer ces quelques nuits. Si les sens sont liés à la poésie, c’est que cet art de l’éphémère et de l’apparition ne se contente pas de décrire mais convoque ce qui n’est qu’intérieur et sentiment, et le parfum révèle plus qu’il ne couvre, comme un «Zéphyr embaumant ».

La poésie arabe et andalouse

Dans le monde arabe médiéval où les jardins foisonnent, parfums et odeurs servent d’analogie et les métaphores ont une valeur morale, positive ou négative. Les traités de savoir vivre et d’élégance ainsi que les recueils poétiques font de fréquentes allusions aux senteurs et odeurs. Outre le jasmin et les délices de l’amour, l’odeur de sainteté, les diverses odeurs, de la myrrhe au musc jusqu’aux pestilences, nous rendent sensible la nature humaine. Ainsi les « Prairies parfumées », somme de l’érotisme oriental, use des métaphores parfumées souvent utilisées pour évoquer le plaisir et le bonheur.

Une poète de l’Iran moderne, Forough Farrokhzad

Je recommencerai à accueillir le soleil
et ce flux qui ruisselait en moi,
les nuages de mes pensées déployées,
la douloureuse croissance des peupliers du verger
qui m’accompagnèrent au travers des saisons sèches ;
je saluerai le vol de corneilles
qui m’apporta le parfum nocturne des champs
et ma mère qui habitait le miroir
révélant une image de mon vieillissement ;
j’accueillerai la terre qui dans son désir de me recréer
gonfle son ventre en feu de vertes semences.

Je viendrai, j’émergerai
avec mes cheveux charriant leurs senteurs sédimentaires
avec mes yeux qui ont capté la noirceur souterraine,
j’apparaîtrai avec un bouquet assemblé dans les broussailles
de l’au-delà du mur ;
je recommencerai, renaîtrai,
l’entrée resplendira d’un amour
partagé par ceux que j’accueillerai comme
la jeune fille debout dans le seuil éblouissant.
Extrait de : Forough Farrokhzad : Tavallodi degar, 1963

Behjat Sadr, sans titre, 1956

Baudelaire et les Correspondances

La poésie est une écriture de l’émotion qui obéit à la raison et à la convention. Avec le Romantisme, les passions, la spiritualité et les idéaux vont gagner la littérature et les émotions vont regagner toute leur place. La peinture mais aussi la musique entretiennent avec ce mouvement de grandes affinités.

Zone de Texte: Odilon Redon, le sphinx rouge, coll. Privée DP Vers le milieu du siècle, Charles Baudelaire fait des « Correspondances » son credo et entame une vaste reconquête des arts dans la poésie. Passionné par l’image, le poète fréquente galeries et salles de concert, mais est aussi bouleversé par ce qu’il perçoit du monde exotique et s’adonne à l’opium, ouvrant la voie à une ouverture des sens et une brèche de la raison. En s’ouvrant au lointain et à l’inconnu, à un exotisme bien plus sensuel que ne l’est l’Europe, il recompose un paysage et élargit la complexité humaine. En se faisant musicale, visuelle et plastique, en se rapprochant de la prose, la poésie s’éloigne de ses limites étroites et veut accueillir le monde et l’imaginaire.

« Correspondances » poème de Charles Baudelaire tiré des fleurs du mal   

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Victor Segalen et les Synesthésies

Paul Gauguin, Bord de mer en Martinique 1887 DP

C’est dans la mouvance des correspondances et de la porosité des mondes visibles et invisibles que peintres et poètes vont chercher à empreindre leur œuvres d’émotions et de qualités subjectives. Ainsi les peintres impressionnistes triomphent de l’image naturaliste en mettant en avant le vivant tel qu’il arrive sur la rétine et les peintres symbolistes tels Gustave Moreau et Odilon Redon semblent peindre les sensations tactiles et l’émotion musicale issues de l’imaginaire.

Dans un essai de jeunesse de 1902, « les Synesthésies et l’école symboliste », Victor Segalen, chantre du divers,  jette les bases d’une réflexion sur les relations sensorielles. Médecin, il observe chez les patients atteints de Synesthésie, des analogies entre les sens donnant lieu à une audition colorée, des musiques oculaires et des visions gustatives. Chez ceux-ci, les sensations se chevauchent et le poète y voit la possibilité d’enrichir la palette de la lecture du réel et de l’expression poétique. Les sensations qu’elles soient véritablement ressenties ou seulement pensées, viennent en effet approfondir la création par un entrecroisement de l’expérience sensible et poétique. Que le timbre soit jaune ou que la couleur de la voyelle soit blanche (Rimbaud), la perception est subjective, individuelle et personnelle, accidentelle ou circonstancielle et ne relève plus d’un objectivement observable. Faut-il s’y fier et peut-elle jeter les bases d’un art moderne ? Segalen doute mais se vouera à l’exotisme et au divers comme pour donner un socle plus vaste à la pluralité et la fraicheur de l’expression.  

Le vingtième siècle et la phénoménologie

Tal Coat, aquarelle s.d.


Le vingtième siècle semble avoir entrepris la conquête de l’entendement humain et place la recherche artistique et poétique dans les profondeurs du psychique et du psychologique. Tout comme les sens travaillent à une conscience de soi et du monde, les arts convergent et transgressent les frontières dans un visuel-verbal-auditif et un olfactif-sensuel faisant de l’artistique un moyen d’aborder les aspects pluriels de la psyché humaine. Le verbal s’augmente du verbo-auditif et du verbo-visuel, lorgne vers le verbo-sensuel et découvre l’abstraction qui trouve sa justification dans une réunification des horizons de la création poétique. Pour André Breton, perception et représentation sont les produits de dissociation d’une faculté unique, originelle.


Sur le plan de la philosophie, la phénoménologie vient approfondir les recherches sur les synesthésies et Merleau-Ponty dans la « phénoménologie de la perception » et « visible et invisible », plonge la vérité humaine dans l’expérience par lequel l’homme trouve ses racines. Par la perception du corps propre, il s’inscrit dans une présence au monde immédiate sans passer par le filtre d’une formulation intellectuelle.

Chaque poème est une écorce arrachée qui met les sens à vif. Le poème a rompu cette taie, ce mur, qui atrophie les sens. On peut alors saisir un instant la terre, la réalité. Puis la plaie vive se cicatrise. Tout redevient sourd, aveugle, muet. »André du Bouchet, Cahier de 1951

L’art permet de se représenter cet entrelacs de sensations et se révèle un allié substantiel. La phénoménologie est une pensée de l’art et dans L’œil et l’esprit, le philosophe explore les relations que la pensée entretient avec les œuvres. Henri Maldiney, proche du peintre Tal Coat et du poète André du Bouchet, ira plus loin et proposera avec Ouvrir le rien, l’Art nu, une philosophie de l’art propre où il devient possible de penser avec et par l’art.

Peter Doig imaginary boys 2013
Îles !
aux escaliers de vos océans nègres qui braconnent le jade
la galène et le gypse
l’orpiment des parfums
toutes les vélissures
les amandes
les miels
caracoulant au creux de leur paume d’émail
Il se noue des pâleurs il se meurt des palombes sous ces ventres arqués de sonnailles charnelles en lentes chapes bleues flagellées de plumages dont on ne verrait rien que l’écho
qu’un éclat
l’épée
que la tonsure
une luisance vierge
Il se foule des vins il s’aiguise des dagues vives comme l’orvet qui givrent et qui meurent d’un même accouplement
des bronzes
des aciers
des nudités femelles
des nuques en sanglots
des guimpes
des griffures
un désordre de foule alertée par l’oracle assassine les siens dans l’effroi de l’exode
des verreries despotes
des lacets
des guipures
des races d’organdi
syncopes
des rosaces comètes lissent leurs chevelures de cendre chamoisée (…)
Louis Calaferte , Rag time 1972

Bibliographie

Essais

Victor Segalen, Les Synesthésies et l’école symboliste, Fata morgana 1981

Daryush Shayegan , L’âme poétique persane, Albin Michel, 2017

Maurice Merleau Ponty, Visible et invisible, tel Gallimard 1979 / L’œil et l’esprit folio- 1964

Henry Maldiney , Ouvrir le rien, l’Art nu Encre marine 2001

André du Bouchet, Aveuglante ou banale, le bruit du temps  2011

Poésie

Arthur Rimbaud, Œuvres poétiques

Stéphane Mallarmé , Œuvres poétiques Poésie-Gallimard 1992

Albert Samain, Au jardin de l’infante Mercure de France 1930

Louis Calaferte, Ragtime, Poésie-Gallimard 1996

Hafez de Chiraz, Divan,  Verdier 2006

Mouhammad Al-Nafzâwî La prairie parfumées, – Libretto 2011   

Esther Haya, Dans le secret des odeurs, Caractères, 2001

Rabindranath Tagore, L’offrande lyrique Poésie-Gallimard 1971

Bernard Manciet, Eloge de la rose, L’Escampette 2003

Fonds Vendel

Charles Baudelaire , Les fleurs du mal, Calmann Levy s.d.  

Henri Michaud, Le jardin exalté  Fata Morgana 1983

Mohammed Khair-Eddine, Résurrection des fleurs sauvages , ed. Nouvelles du sud 2004

Jean Pierre Siméon, Le sentiment du monde, Cheyne 1993

René Daillie, La rose et l’acacia , ed. Guy Chambelland 1973

Jean Michel Maulpoix, Dans la paume du rêveur, Fata Morgana 1994

Forough Farrokhzad, Quelque chose comme respirer … FAQ 1994  

Coplas de l’amour andalou Allia 1998

Femmes

Femmes et féminité dans la poésie

Zone de Texte: Hurii Zakharov, femme lisant, 1965

Qu’est-ce qu’une femme ?

La question semble saugrenue mais se pose néanmoins lorsque l’on aborde la poésie féminine. Objet de désir, objet sexuel à l’extrême des fantasmes, quête romantique par excellence, l’éternel féminin semble aux antipodes de l’habituel masculin qui se perd dans ses dédales. Il n’est pas de plus grand objet de fascination pour l’homme que celle surgie de sa côte, dit -on… Eve, prototype de l’alter égo féminin éveille le désir de l’homme en même temps que sa frustration et son incompréhension. Le poète ne fait pas exception et depuis l’aube des temps chante la femme, de la fascination à l’exaspération, du désir à l’appréhension.

L’Amour bien sûr, est l’un des grands thèmes de la poésie mais de quel amour s’agit-il, celui de l’homme ou celui de la femme ? Est-il réciproque ou unidirectionnel ? Les grands thèmes que sont la maternité, la nature et la beauté nous ramènent à la femme. Mais la question demeure : La femme n’est-elle qu’objet ou sujet indépendant?

Dès les débuts de l’écriture, les femmes se sont mêlées d’écrire et ont été poètes. Leur récit est celui d’une résistance à un monde gouverné par les hommes dont la  poésie est une manifestation. Pourquoi cette situation paradoxale quand ce sont les femmes qui traditionnellement sont chargées des Arts, en quoi l’écriture fait-t ’elle exception et pourquoi cette réticence à la confier aux femmes ? C’est que peut être, les arts de l’écriture s’apparentent à la parole dont le rôle est de « dire », de nommer les choses et de leur donner un sens, ce qui revient aux hommes. Le bord esthétique borde le rôle symbolique de la parole et si les femmes peuvent écrire joliment il ne leur appartient pas de donner leur version du monde et entre masculin et féminin, existe-t-il une écriture qui soit d’essence purement féminine ?

Femmes poètes au cours de l’histoire

Zone de Texte: Sapphô, fragment

A observer l’histoire de la poésie, les écrits des femmes sont aussi multiples que leurs représentations sont diverses. Sumer d’abord, puis la Grèce Antique où les personnages d’Hélène de Troie et de Pénélope, Antigone et Lysistrata sont encore dans les mémoires. Mais l’antiquité retentit aussi de la voix des femmes poètes. On se souvient de Sappho de Mytilène dont le nom est devenu synonyme d’amour lesbien mais aussi de poésie et qui dédia sa vie à Aphrodite et à ses disciples de l’Académie des Muses.  

En Asie, leur écho retentit en Chine ou certaines Dames de la cour, lettrées, chanteuses, danseuses mais aussi prostituées se sont parées des métaphores de la Lune, de l’oie sauvage ou de la fleur de lotus, symboles de mélancolie et de solitude.

Zone de Texte: Dit du Genji, 1130

Le Japon est une exception et les Japonaises des environs de l’an mille ont joué un role important dans l’élaboration de la littérature classique. A la cour des Heian (794-1192) elles ont écrit nombre de chef d’œuvres dont le « dit du Jengi » et « Notes de chevet » de Sei Shonagon ainsi que des poèmes, waka et tanka qui sont de courts poèmes qui s’enlaçaient en guirlandes, et dont la cour était friande. Izumi Shikibu est l’une des trente-six poétesses éternelles.

Dans le monde arabe, les femmes sont souvent l’objet des poèmes où l’amour est sublimé mais se voient interdire la parole créatrice qui pourrait compromettre la retenue que l’on attend d’elles. Cependant, depuis les temps préislamiques, quelques femmes poétes font exception. Al Khansa fut une grande poétesse élégiaque des premiers temps et dans le Califat de Baghdad, la belle Shéhérazade effilait les perles des « Mille et une nuits ». Au dixième siècle dans la lointaine Al Andalus, une grande anthologie en six volumes rassemble les écrits des femmes poètes que furent la princesse Wallada bint al-Mustakfi, la courtisane-ascète Shāriyah, et Rabia al Adawiyya qui incarne autant la sexualité que la sainteté.

L’Amour courtois et la civilisation de l’idéal féminin

Zone de Texte: 1Sainte Marguerite,  1545, Église Saint-Rémi Aulnay

Une des grandes invention de l’Europe médiévale est l’Amour Courtois et la « Fine Amor » sera un pilier de la civilisation européenne. Soudainement, la femme se retrouve au centre de tous les esprits, devenue symbole de fidélité et de l’idée de beauté, d’amour et de courtoisie. En France, vers le douzième siècle dans le pays d’Oc, apparait un art poétique nouveau que les troubadours propagent à tout le reste de l’Europe. L’Amour de la Dame est la quête suprême de l’homme de bien et transforme en un idéal le lyrisme amoureux. Près de 460 troubadours se consacrent à chanter la beauté de façon quasi mystique. Parmi eux, les trobairitz sont des femmes, issues de la noblesse qui chantent, écrivent et composent. Elle se nomment Castelloza, Marie de Ventadour ou la comtesse Beatritz de Dia et comme les hommes, se plient aux codes du genre et chantent l’Art d’aimer dans des chants d’amour, imposant une marque qui nous est parvenue.  

Laure et le coup de foudre de Pétrarque

Postérité de la « Fin Amor », Pétrarque fut sans doute le poète à avoir poussé le plus loin l’esprit de la « l’amour courtois » et à vouer un quasi-culte à la femme aimée comme en témoigne ses sonnets à Laure, muse et inspiratrice, sujet de ses poèmes qui finit par représenter l’Amour, la Chasteté́, la Mort, la Renommée, le Temps et l’Eternité́, un peu comme le fut Béatrice pour Dante.

« Amour me tint vingt-un ans brûlant,
Joyeusement dans le feu, et plein d’espérance dans la douleur.
Depuis que ma Dame, et mon cœur avec elle, sont montés au ciel,
il m’a tenu dix autres années à pleurer ».

Pétrarque, sonnets

Humanisme et féminisme : La querelle des Dames

Zone de Texte: Portrait d’une dame, Cranach l’ancien 1560 

La quête du beau et de l’idéal du Moyen-Age se heurte à l’image de la femme vénale et congénitalement inférieure héritée de la tradition judéo-chrétienne et pose la question de l’incapacité. C’est la Querelle des Dames menée par les clercs qui visent à les exclure du pouvoir et de la société. Christine de Pizan, première femme à vivre de sa plume, prend fait et cause pour les femmes et écrira de nombreux poèmes en leurs faveur. Puis, la querelle des Amyes agite le monde des lettres et de nombreux poètes dont Rabelais et Antoine du Moulin exhortent les femmes à devenir sujet et s’emparer du savoir et de l’écriture. Cette tentative d’exclure les femmes n’ira pas sans résistance. Marguerite de Navarre est l’une des poètes les plus importantes de son temps, pendant qu’à Lyon, Pernette du Guillet,  Marguerite de Bourg, Marie de Pierre-Vive, et d’autres commencent à essaimer.

Louise Labé, surnommée la Belle Cordière, est l’une d’ellesetla puissance de son travail lui donne un statut d’icône féministe.Ellesigne en 1555 un recueil de sonnets dont l’écho parvient jusqu’à aujourd’hui. Dans ses vers libres où le feu de la pensée le dispute à l’érotisme, la poétesse exhorte les femmes à ne plus se contenter de la beauté mais de briller par l’intelligence et revendique pour les femmes le droit à l’éducation et à l’indépendance de la pensée.

Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Louise Labé Sonnet, 1555

Le moment Romantique et la femme créatrice

Des précieuses ridicules aux lettres de Mme de Sévigné, la passion d’écrire perdure et atteint une apogée au dix-neuvième siècle. Marcelline Desbordes Valmore, Louise Ackermann en poésie mais aussi Georges Sand et ses consœurs outre-manche, Georges Eliott, Jane Austen, les sœurs Brontë dans le roman, tandis qu’outre-Atlantique, Emily Dickinson creuse silencieusement un sillon poétique précurseur. Dans ce dix-neuvième siècle, l’heure est à l’intériorité et à la quête de sens et le courant Romantique, très ouvert sur la sensibilité et la vie intérieure est particulièrement propice à cet élargissement des relations féminin/masculin.

Les poètes questionnent la part féminine nécessaire à la création pendant que le siècle se prépare à un intense renouvellement économique autant que culturel et social.

Pour le poète, la femme est incarnation de la poésie, jusqu’à la tentation de l’androgynéité chez Baudelaire et Gérard de Nerval tandis que pour Rimbaud, « La femme sera poète, elle aussi et trouvera de l’inconnu! » Perdant en idéalisation, les représentations féminines se font plus réelles et complexes, violentes, transgressives et dérangeantes et sont un terrain d’exploration que les femmes relèveront.

Le chemin du cœur, une ouverture poétique Marcelline Desbordes Valmore fut l’une de ces poétesses à pouvoir exprimer, avec force et spontanéité, la puissance affective féminine, ce langage du cœur qui fit dire à Sainte-Beuve « elle a chanté comme l’oiseau chante ».  Autodidacte à la sensibilité singulière, la poétesse donne une couleur sensible et musicale qui la fera aimer des musiciens, Saint-Saëns mais aussi des chanteurs comme Julien Clerc et Benjamin Biolay. 

Désirer sans espoir,
Regarder sans rien voir,
Se nourrir de ses larmes,
S’en reprocher les charmes,
S’écrier à vingt ans :
« Que j’ai souffert longtemps ! »
Perdre jusqu’à l’envie
De poursuivre la vie :
On me l’a dit un jour,
C’est le vrai mal d’amour.  

 Les poétesses du vingtième siècle en chemin vers la modernité

Tout au long du dix-neuvième siècle, les femmes ont eu un accès beaucoup plus large à l’enseignement et l’éducation favorisa leur entrée en littérature et encourageât la diversité sociale. Des cercles privilégiés de l’aristocratie aux couches sociales plus modestes, voire populaires, les femmes intègrent progressivement les milieux littéraires et l’édition. Cette tendance s’amplifia avec la Première Guerre Mondiale et s’imposa avec la seconde, les années 50 furent sans doute le moment de la pleine reconnaissance de leur art. d’abord proches d’un style supposé mineur, les poétesses ont à cœur d’exprimer les thèmes féminins comme la maternité et l’enfance et se sentent souvent proches de l’amour, de la passion et de l’érotisme, de la prédominance du corps à la sensualité et une proximité avec la nature. Elles ne tarderont plus à écrire l’Universel.

L’Amérique, un avant-goût de liberté

Poste avancé de la modernité en Occident, l’Amérique du Nord a produit de nombreuses grandes poètes qui ont su de manière neuve et prémonitoire, percevoir toute la nouveauté de la condition féminine dans l’époque moderne et son décalage d’avec la tradition, parfois même son antagonisme. La première d’entre elles à retenir l’attention est sans doute Emily Dickinson.

Aux États-Unis vers 1850, Emily Dickinson, issue d’un milieu puritain, est en butte à l’autorité et la rigueur de l’establishment. Comme en signe de désaccord, elle cesse de sortir de l’enceinte de la maison et voit le monde de sa fenêtre. Dans un style tumultueux qui questionne tant l’écrit que les certitudes rigoristes, sa poésie, entre le journal et le poème, semble une voix spontanée et concise, elliptique, explosive et spasmodique ». Comme des fleurs, les poèmes se projettent vers un réel qu’’ils doivent insuffler comme un tissus musical dont la force établit une partition libre.

La prise de conscience féministe et la contreculture

De Marianne Moore à Elizabeth Bishop, d’Anne Sexton à Audre Lorde, le vingtième siècle est riche en personnalités en rupture qui exigent d’être vues pour elles-mêmes à l’égal des hommes et vont aider à la prise conscience féministe. Les années 50 et 60 seront fécondes et elles ne cesseront plus d’écrire et de revendiquer leurs voix.

Dans les années 50, Sylvia Plath est animée par une passion de la liberté et un refus du conformisme et voit dans la poésie la possibilité de sublimer sa quête. Avec toute la crudité d’une confession sans fard, elle témoigne de son destin de femme écrasée par la société des hommes. Sa vie tragique semble symboliser cette jeunesse américaine avide d’indépendance et de défi, loin de la société de consommation et qui préfigure la contreculture.

Pas facile de formuler ce que tu as changé pour moi
Si je suis en vie maintenant, j’étais morte alors,
Bien que, comme une pierre, sans que cela ne m’inquiète,
Et je restais là sans bouger selon mon habitude.
Tu ne m’as pas simplement un peu poussée du pied, non –
Ni même laissée régler mon petit œil nu
A nouveau vers le ciel, sans espoir, évidemment,
De pouvoir appréhender le bleu, ou les étoiles.

Les poétesses aujourd’hui, une poète comme les autres ?  

Dans le monde entier, la Seconde Guerre Mondiale est comme un point d’orgue où les exclus du monde d’hier remettent en question l’ordre établi. Les mouvements féministes dans le sillage des révoltes étudiantes et des droits civiques vont permettre l’éclosion de générations de poètes. Aux Etats Unis, les recherches sur le Genre permettent une réflexion en profondeur sur la réalité des différences, entre acquis, culturel et inné et conduisent à une remise en question de tout ce qui finalement procède du pouvoir patriarcal.

Depuis les années 1960, des femmes ont exploré à l’égal des hommes les possibilités de l’expression et de la réalisation de soi. Andre Lorde et la conscience queer, Adrienne Rich et la cause féministe, Maya Angelou et la défense de la parole noire  et Anne Waldmann, leflux de la parole libérée. Pour Annie Lebrun, philosophe française, l’écriture des femmes doit partir de l’expérience du corps et fonder chaque parole féminine dans sa réalité. Les années 70 semblent avoir été ce creuset d’une nouvelle expression du particulier vers l’universel et une même exigence de vérité habite les écritures postcoloniales. Partout les femmes se lèvent pour faire entendre leur voix. En inde, en Afrique ou ailleurs, les nations autochtones résonnent dans un concert de diversité.

En France, des poètes comme Hélène Cixous et Liliane Giraudon, ouvrent le passage à des milliers d’autres et font porter leur travail d’écriture sur une traversée des genres. Même si elles ont souvent l’impression de devoir se battre pour gagner en visibilité, les voix d’Anne Marie Albiach, Esther Tellermann, Marie-Claire Bancquart, Claude Ber, Valérie Rouzeau et de tant d’autres font partie intégrante du paysage poétique français sans qu’il soit besoin d’évoquer le féminisme. La poésie est une, procède d’une même quête, jalouse mais universelle.

Le vingt et unième siècle s’ouvre avec les nouvelles technologies et la conquête d’une parole poétique décomplexée qui n’a plus besoin de l’autorité de l’élite, s’adresse directement à son public via les réseau sociaux et les scènes ouvertes, les Maisons de la Poésie, à la croisée des arts entre parole, écriture, arts plastiques, musique et performance. Des nouvelles générations de poètes trouvent des mots pour renouveler les genres et la poésie des femmes n’est qu’une de toutes les poésies, elle est enfin libre et ne se justifie plus.

Bibliographie

Anne-Marie Albiach, Figure vocative Fourbis , 1991
Anthologie Femmes poètes du monde arabe  Temps des cerises , 2019
Maram al-Masri, Elle va nue, la liberté B. Doucey , 2013
Maya Angelou, Lettre à ma fille; les Editions Noir sur blanc , 2016
Marie-Claire Bancquart, Tracé du vivant  Arfuyen , 2016.-
Beat attitude, femmes poètes de la Beat Generation, éditions Bruno Doucey 2020
Claude Ber.- Sinon la transparence Ed. de l’Amandier , 2008
Emily Jane Brontë, Poèmes 1836-1846  Gallimard-, 1999
Femmes Dalit, Pour une poignée de ciel Editions B. Doucey , 2020
Emily Dickinson, Une âme en incandescence J. Corti , 1998
Louise Glück , L’iris sauvage Éditions Gallimard , 2021.
Rupi Kaur, Le soleil et ses fleurs; Nil , 2019
Louise Labé, Oeuvres poétiques. de Pernette Du Guillet ; Gallimard, 1993
Perrine Le Querrec,Rouge pute. Editions La Contre-allée , 2020
Sandra Moussempès,  Cassandre à bout portant Edition Flammarion , 2021.
Sophie Oksanen, Une Jupe trop courte: Récits de la cuisine.- Points, 2021
Sylvia Plath, Ariel  éditions des Femmes , 1978
Valérie Rouzeau, Neige rien. Unes , 2000
Caroline Sagot Duvauroux, ‘ J Editions Unes , 2015
Sapphô, Odes et fragments, Gallimard-, 2005
Fadwa Suleimane,Dans l’obscurité éblouissante éditions Al Manar , 2017
Esther tellermann Corps rassemblé, Unes , 2020
Idea Vilariño, Ultime anthologie, la Barque , 2017

L’éphémère

Il en va des mots comme des chansons d’amour qui reviennent par surprise au détour d’une voix, d’un souvenir, d’une émotion. « J’ai pris la main d’une éphémère… » Dansait dans ma mémoire. Sans que je sache qui le premier, de Montand ou Ferré, avait semé ce trouble de l’étrangère en moi. Adolescents nous ne comprenions pas tout à cette romance des années folles, ni même à ce poème que l’on disait roman inachevé, mais pressentions ce mystère de « l’éternelle poésie » qu’Aragon dilapidait sans crier gare.

Une seule et unique voyelle, quatre fois invoquée, entre la fièvre, le murmure, la foudre, l’imaginaire, l’insaisissable, l’à-venir, l’impensé, le maternel, le fugace, la soif, l’énigme, le précaire, l’effervescence, le friable, l’envol, l’impermanence…

Plus vaste que l’antique Carpe Diem et plus vital aussi, L’éphémère n’est pas qu’un adjectif de peu d’espoir. C’est un surcroît d’urgence, de chance et de vérité. Une prise de conscience toute personnelle et cependant universelle, comme un quatrain d’Omar Khayyam, un haïku d’hiver, un coquelicot soudain, une falaise à soi, un solstice d’été, un arbre déraciné ou la vingtaine de numéros d’une revue de poètes du siècle dernier.

Il est temps de sonder à nouveau l’éphémère. De ne pas attendre à demain. De questionner ici et maintenant la part la plus fragile, la plus secrète, la plus inouïe de nos existences.

Dans les pas de Pina Bausch qui nous a légué cette renversante image : la danseuse Clémentine Deluy, née un 21 mars, n’en finit pas de traverser la scène en robe du soir, portant ce stupéfiant sac à dos à même ses épaules nues. Comme la mousse sur la pierre, tel était le titre de l’ultime spectacle, puisé en terre chilienne et photographié par Laurent Philippe, qui a escorté la chorégraphe du Tanztheater de Wuppertal durant des années. La magie étant que celui qui a choisi d’immortaliser L’Éphémère n’est autre que le fils de l’un de nos plus grands poètes français, Ludovic Janvier. /Sophie Nauleau

Les images de l’éphémère

Qu’est pour vous l’éphémère ?

Se saisir de mots qui évoquent les formes fragiles de l’existence, le passage du temps et l’aspect transitoire, l’équilibre instable, l’inachevé, le passager, le fugace… la brièveté, l’insaisissable, l’effacement…

Nous pouvons aussi chercher des situation ou l’éphémère prédomine et tenter de les décrire dans des personnages, des tonalités,

Des histoires, tout est possible

Écrire l’éphémère 

Au-delà de la recherche lexicale que nous pouvons tenter, être attentifs aux adjectifs et aux verbes, nous pouvons essayer de créer par la forme même de la phrase, aérée et concise, une impression de légèreté,

Tenter  de se représenter ou de faire vivre dans les mots même cet éphémères ou ces éphémères, faire exister ces différentes manifestations.

Le haiku, par exemple a été une forme de style qui a mis en valeur le caractère changeant et immédiat de la nature. Un texte opaque et saturé pourra avoir un coté plus durable mais ce n’est pas forcément vrai, tout dépend de ce qui s’y passe …

Et inversement   

Au contraire la réalité peut être statique, dure ou pesante, indélébile, contraignante, imposante etc. comme une volonté qui veut tout avaler

Elle ne se laisse pas ignorer, s’impose, qu’elle soit négative ou positive

Elle est massive, inéluctable, ou semble telle,

Elle défie le temps, se veut éternelle ou absolue,

Qui contrarie la légèreté. Que reste t’il lorsque le transitoire et le non essentiel disparait ? Quand ne reste que le permanent, le dur et l’indissociable,

Quand tout devenir est écarté, toute lumière libre, toute envie d’être autrement,

Car le malléable et le dynamique est par essence éphémère,

Alors quelle sera sa forme, les sons des mots et la force de la phrase ? Comment le texte éloignera t’il de lui toute idée de légèreté ? Plombera.

Mais surtout comment retranscrire dans le texte ces aspects durs, opaques, indissociables ou définitifs .

Quelles figures de style , quels mots, comment aborder la densité, le temps long, le vécu et l’aléatoire, le rêve et l’impermanence ?

 Le passage du temps et sa pesée.

Nous allons imaginer de confronter dans un même texte, les deux aspects, l’éphémère et le continu, de façon à ce qu’ils apparaissent comme dans un dialogue,  une bataille, une confrontation. Deux personnages dans une histoire, une situation conflictuelle qui oppose, un paysage ou une action. Quel en sera le style ? quel dynamique entre les différents éléments du texte ? Essayons …  

L’enfermement

William Blake, visions des filles d’Albion, 1793 DP

La crise du Corona virus nous l’a rendu apparent, un rien peut nous renvoyer entre quatre murs, que ce soit pour nous protéger de la folie de la nature ou de celle des hommes. L’essentiel est de garder la cité en dehors des débordements moraux et d’enfermer criminels et délinquant afin de les empêcher de nuire car le consensus social doit être maintenu. Pourtant, l’histoire religieuse et sociale nous montre que le pouvoir a souvent eu recours à l’enfermement et l’époque contemporaine ne fait pas exception. Les lieux d’enfermement comme la prison, les camps d’internement, l’hôpital mais aussi les hospices et les orphelinats sont les non-lieux où les marges sont reléguées. La maladie et la folie, peuvent être vues comme un dérèglement de la norme qui doit être maintenu à bonne distance.

Mais la psychanalyse nous a montré que l’enfermement est aussi intérieur et l’individu, écartelé entre les contradictions et les limites imposées, parfois se rebelle et transgresse les règles. La poésie accompagne ces combats et dans un idéal de vérité et d’absolu, se veut provocatrice et combat la vision coercitive. Empathique, elle prête sa voix aux crève-la-faim et aux déshérités de tout ordre car l’ordre moral est fragile et la réalité humaine est bien plus complexe qu’il n’y parait. Comme Jean Valjean, François Villon ou Jean Genet, les poètes et les artistes se retrouve bien souvent de l’autre côté du mur.

L’enfermement intérieur

La tentation de la transgression et la quête des limites

L’être humain est un être social qui pour exister se doit d’opérer une synthèse entre liberté et acceptation des limites. Ce carcan psychologique et social joue parfois le rôle d’une prison intérieure et l’être n’a d’autre choix que d’essayer de s’en libérer. L’exaspération, la maladie et la révolte ont souvent leur antichambre dans la poésie. Tout au long du Romantisme et jusqu’à la modernité, de Rimbaud à Dada et plus récemment dans la contre-culture, la figure du poète prête l’oreille et donne voix à la rumeur sourde. D’un mot, elle balaye les objections de la raison et entraine le lecteur au-delà de la contradiction.

L’enfermement est intérieur et le poète tente dans l’écriture une répétition de sa libération. Emily Dickinson et Sylvia Plath, chacune à leur façon, remettent en cause la place assignée à la femme dans l’espace domestique et ébauchent le poème d’une liberté possible. Dada et le surréalisme questionnent le monde onirique pour redonner à l’homme sa dimension qui est d’être libre. Contre l’hystérie, les addictions et la quête d’absolu, le poème prépare l’évasion de l’être et se dresse contre le conformisme et l’acceptation des entraves. Henri Michaux est cet infini turbulent qui n’a de cesse d’explorer le lointain intérieur et d’échapper à la raison obtuse. Le recueil « face aux verrous » est un véritable face à face avec les limites que le poète apostrophe dans le but avoué de s’en libérer.

Henri Michaux, signes et figures.

Face aux verrous, Henri Michaux

Gestes du défi et de la riposte
et de l’évasion hors des goulots d’étranglement
Gestes de dépassement
du dépassement
surtout du dépassement
(pré-gestes en soi, beaucoup plus grands que
           le geste, visible et pratique qui va 
           suivre) (…)

Signes de la débandade, de la poursuite et
          de l’emportement
Des poussées antagonistes, aberrantes, dis-
          symétriques

Signes des dix mille façons d’être en équi-
          libre dans ce monde mouvant qui se
          rit de l’adaptation
Signes surtout pour retirer son être du
          piège de la langue des autres
faite pour gagner contre vous, comme une
         roulette bien réglée
qui ne vous laisse que quelques coups
         heureux
et le ruine et la défaite pour finir
qui y étaient inscrites
pour vous, comme pour tous, à l’avance
Signes non pour retour en arrière
mais pour mieux « passer la ligne » à chaque
         instant
Henri Michaux, Face aux verrous, Gallimard 1967

Sous le bâillon, Abdellatif Laâbi

Ils étaient sept
dans le quartier des condamnés à mort
Tous donnaient
Le numéro 7782 luttait contre un cauchemar
C’était la même scène qui revenait encore
Il était dehors
Il courait courait
dans un interminable cimetière
Des tombes de tous les âges
et ça n’en finissait plus
À l’horizon des tombes et encore des tombes
Il savait de certitude qu’il déboucherait
quelque part
qu’il rencontrerait des hommes des animaux
des maisons
mais il s’épuisait s’épuisait
finissait par trébucher
et s’étaler sur une tombe…
Alors la porte de la cellule s’ouvrait
Un gardien apparaissait
le sourire aux lèvres
Il brandissait une feuille imprimée et lui criait « C’est la classe ! Ramasse tes affaires ! Tu es libre » Libre Liiibre…
reprenait un chœur invisible
Il bondissait de sa paillasse
arrachait au gardien la feuille imprimée
courait vers le grand portail
qui s’ouvrait magiquement devant lui
et se refermait aussitôt
Mais de nouveau
c’était le champ interminable des tombes
de tous les âges
À l’horizon des tombes et encore des tombes
Il courait de plus belle
courait
avec en obsession la même certitude (…)

Abdellatif Laâbi, Sous le bâillon, L’Harmattan 1990

Le poète et la contestation

Zone de Texte: Federico Garcia Lorca, dessin DP

Mais la poésie est politique. Le tyran a souvent eu la tentation d’isoler les opposants et l’histoire est une longue suite de violences et de coercitions. Parmi les intolérants à l’injustice, le poète, éternel révolté, dit tout haut ce que les autres pensent tout bas et exalte les valeurs de liberté et de justice. Le pouvoir craint ce maudit de la littérature dont les mots simples attisent le feu de la révolte. Ainsi Garcia Lorca, le grand poète espagnol finira torturé et exécuté dans les geôles franquistes tandis que ses poèmes continuent d’illuminer les résistances. Car écrire, c’est vouloir être libre, ne pas se satisfaire du monde tel qu’il s’impose et espérer le transformer. Le poème circule de bouche en bouche et réchauffe le prisonnier et s’il n’est pas enfermé lui-même, le poète est dans la prison par ses écrits. Ainsi le poème « Invictus » de William Ernest Henley fut le soutient de Nelson Mandela pendant toute sa captivité.

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Et bien que les années menacent,
Je suis et je resterai sans peur.

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

Qu’ils luttent contre l’injustice ou pour une cause, qu’ils s’opposent aux pouvoirs politiques ou qu’ils deviennent le symbole d’une résistance, la liste des poètes emprisonnés est longue. Souvenons-nous de Pablo Neruda et de Nazim Hikmet, d’Alexandre Soljenitsyne mais aussi de l’écrivaine turque Asli Erdogan, incarcérée pour délit de pensée. Au Maroc, Abdellatif Laâbi, grand humaniste s’en remet à la poésie pour survivre à l’emprisonnement. L’exigence de liberté et l’expérience de la détention situe l’écrivain dans le tragique de l’histoire et des goulags soviétiques de Sibérie aux déportations massives du régime nazi, la prison apparait comme le lieu de la déshumanisation. Ainsi Serge Pey peut -il dire :

« Tout artiste est avant tout un casseur de prisons : prisons de l’art, prisons de la mode et de la culture, prisons de l’idéologie dominante, prisons des artisans de l’expropriation du capital, prisons où sont toujours enfermés les participants de la fête critique des peuples. 

Figures de poètes en prison

De hautes figures poétiques hante l’imaginaire carcéral, celle du Tasse chanté par Baudelaire et de François Villon.

Au philosophe captif Socrate, emprisonné dans la cité et qui boira la ciguë, succède la prison heureuse de Boèce, pris dans les geôles du roi ostrogoth Théodoric,

Charles d’Orléans fut fait prisonnier par les Anglais à la bataille d’Azincourt en 1415 et ne recouvre la liberté que vingt-cinq ans plus tard.

François Villon, auteur de « la dure prison de Meung » puis celle du Châtelet où fut composée la fameuse « Ballade des pendus ».

De cette époque houleuse, Clément Marot, en 1526, accusé d’hérésie enfermé « à la prison, de Chartres » où il composa l’Enfer, Théophile de Viau(1590-1626) qui croupit deux ans dans le cachot de Ravaillac à la Conciergerie où il parvint à écrire « La maison de Sylvie ».

Marie Durand dans la tour de Constance d’Aigues-Mortes au début du XVIIIe siècle.

Les philosophes des Lumières, Voltaire à la Bastille et André Chénier, emprisonné dans la prison de Saint-Lazare avant de mourir guillotiné et Casanova dans ses mémoires raconte ses évasions.

Paul Verlaine tire sur Arthur Rimbaud, et est condamné à séjourner de juillet à octobre 1874 à la prison des Petits-Carmes à Bruxelles puis, jusqu’en janvier 1875, à celle de Mons où Il écrivit « Cellulairement

En 1895, Oscar Wilde fut condamné pour pédérastie à deux ans de travaux forcés à la prison de Reading  dont les vers de sa Ballade de la geôle de Reading hante la poésie anglaise  

Zone de Texte: Nazim Hikmet en prison 1911,

Poète pris au piège entre quatre « murs, Guillaume Apollinaire, passe une semaine à la prison de la Santé. bien sûr Hugo écrit le Dernier jour d’un condamné.

Dans notre siècles, Primo Levi et les camps de concentrations nazis où bon nombre d’écrivain et d’artiste furent engrillagés, dans ceux de Staline, les poètes Ossip Mandelstam dans celles de Franco, Garcia Lorca et Miguel Hernandez, celles d’Amérique latine , Pablo Neruda Nazim Hikmet en Turquie. la liste des prisonniers politique est interminable

les poètes de la résistance furent plus souvent qu’à leur tour jetés en prison et souvent exécutés « Écrit sur le mur » est le titre d’un poème composé à Fresnes par Jean Cayrol en 1942 et pour Jean Cassou, incarcéré de décembre 1941 à février 1942, qui écrivit de tête un demi-sonnet par nuit soit « Trente-trois sonnets composés au secret 15 » dont quelques feuillets chiffonnés, retrouvés beaucoup plus tard , Albertine Sarrazin, Jean Genet –figure mythique de l’incarcéré dit dans le Journal du voleur : Au détenu, écrit-il la prison offre le même sentiment de sécurité qu’un palais royal à l’invité d’un roi

Bibliographie

Jean Genet, Le Condamné à mort, 1942
Henri Michaux , face aux verrous, Gallimard poésie 1992
François Villon, œuvres, Gallimard poésie
Asli erdogan, le bâtiment de pierre, Actes sud 2013
Itxaro Borda, à nous même étrangers, le castor Astral 2013
Antonin Artaud, Œuvres, Gallimard 2004
Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir, Gallimard 2001
Nazim Hikmet, Il neige dans la nuit, Gallimard 2000
Théophile de Viau, Après m’avoir tant fait souffrir, Gallimard 2002
Mahmoud Darwich, Anthologie, Babel 2009
Abdellatif Laabi, sous le bâillon, l’Harmattan 1990
Pablo Neruda, mémorial de l’ile noire, Gallimard 1977
Federico Garcia Lorca, œuvre poétique, Gallimard 1981  
Oscar Wilde, la ballade de la geôle de Reading, Gallimard 1992  
Thierry Metz, l’homme qui penche,  Pleine page 2008 

Portrait

Le portrait et le poète

Gustav Klimt– Dame mit Muff, 1916, National Gallery in Prague

Du mythe de Narcisse à l’obsession des selfies, l’Homme s’est toujours posé la question de son image. Cette quête aboutie au portrait, cet instant où représentation et individualité se rencontrent. Des portraits du Fayoum à la Joconde, c’est à la peinture qu’est revenue la tache de fixer ce reflet et de nous éclairer sur ce miroir de l’âme qui est pourtant bien ancré dans l’histoire et la société. Dès le 17ème siècle, la littérature, le théâtre et les romans regorgent de ces descriptions. Les Poètes y recourent de façon plutôt allusive sans que le portrait soit un genre poétique car la poésie n’est pas que descriptive et emprunte mille chemins, de l’expression du sentiment à la psyché qui correspondent mieux à la sensibilité du poète.

Le portrait est une pierre de touche de la conscience humaine et repose sur la relation avec l’artiste, médiateur entre soi et l’autre. Léonard de Vinci, dans ses Dialogues romains, prétendait que « si vous considérez ce qui se passe dans la vie, vous vous apercevrez que chacun, sans le savoir, est occupé à peindre le monde » soit en créant « de nouvelles formes et de nouvelles figures », soit en modifiant celles qui existent déjà. Le portrait en « fabriquant son personnage » pose ainsi les termes de la formation de la conscience de soi.

 Pour faire le portrait d’un oiseau de Jacques Prévert

Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger…
Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau
Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter
Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.
 

Le poème de Jacques Prévert, pour faire le portrait d’un oiseau est l’un des plus célèbres de son auteur et nous vient immédiatement à l’esprit. Il a aussi le mérite d’aborder le sujet sous un angle atypique en s’adressant à l’oiseau plutôt qu’à un personnage et déroute les codes de la méthode  et du cheminement créatif. Qu’attend-on réellement du portrait et qu’entend-on capturer ? Peut-être faut-il suivre à la lettre les conseils du poète ?

Le portrait : L’exemple de la peinture

Le portrait est d’abord affaire d’image et c’est par la peinture, plutôt que la sculpture, qu’elle nous parvient. L’œil et la main du peintre opèrent comme à la surface de l’eau, miroir où Narcisse se penche. Reflet, elle est aussi regard sur l’altérité et l’artiste sera le médiateur entre soi et les autres. Les images deviennent ainsi une composante importante des relations sociales par lesquelles transitent les rapports de force de la société.

De la trace au visage

La représentation est porteuse de sens. Les représentations préhistoriques et archaïques s’attachent à évoquer une spiritualité plutôt qu’à tracer des traits distinctifs du visage. Erotisme, maternité, identité, tous les grands thèmes de la poésie et de l’art sont déjà présents dans ces œuvres des premiers âges qui s’attachent à exprimer dans une forme elliptique et magnifiquement synthétique l’essence même de l’humanité. La dame à la capuche ou la Vénus de Willendorf possèdent déjà une personnalité mystérieuse qui perce sous les brumes de l’imprécision et de la stylisation suggestive.

Sappho de Mytilène, vase, époque antique, DP

Jusqu’à l’arrivée de l’écriture, la représentation de l’être humain est iconique dans le sens où elle se borne à figurer des traits généraux, abstraits et communs à tous sans considérer la personne dans son originalité. L’écriture, avec les facultés de conceptualisation qu’elle permet, semble dicter une autre vision de la représentation, plus attentive et descriptive. Le Portrait de Nabuchodonosor sur les bas-reliefs de Babylone est une merveille de stylisation et comme une narration visuelle, avec ses rythmes, ses élancées et sa puissance poétique bien vivante. Écriture et dessin, les hiéroglyphes de l’Égypte antique entrent en relation avec tout un système graphique et formel qui anime l’espace symbolique. Puis, la Grèce antique et Rome iront jusqu’à peindre des visages auxquels il ne manque que la parole et l’éclat vital du regard, permettant à la personnalité originale de l’individu de  percer sous les lignes et les codes du portrait.

Le développement de l’écriture et de la littérature sont-ils à l’origine de ce changement de perspective ? L’introspection et la conceptualisation que permet l’écriture est-elle à l’origine du portrait et de la figuration? L’anthropologue Jack Goody dans « La Raison graphique» semble aller dans ce sens et qualifie le nouveau savoir de technologie de l’intellect. L’idée ne manque pas de charme et l’évolution de cet art jusqu’à la Renaissance montre combien les progrès de l’expression littéraire et de l’étude conduisent à une vision de plus en plus complexe de la personne.

La renaissance et l’Age d’or du portrait

Sandro Botticelli, la naissance de Vénus, détail DP

C’est avant tout l’observation et la description du réel qui animent les artistes de la Renaissance. Botticelli, Raphaël ou Holbein vont se vouer à l’art du portrait qui devient la voie royale de la peinture occidentale, comme si l’être humain était le tout de la création et résumait dans son apparition le tout de la vie.

C’est aussi l’avènement de la peinture à l’huile et d’une ère de plaisir esthétique. L’allégorie mais aussi l’arrière-plan du portrait, l’arrière-pays comme le dira Yves Bonnefoy, semblent lier la figure au monde tandis que les recherches sur l’anatomie mènent à une vision plus exacte et moins schématique du corps et de ses proportions. Toute l’attention est portée à l’éclat de l’œil et les artistes illuminent la figure humaine d’une lumière qui rivalise avec la vie. L’idée que dans le visage est résumé l’univers est à la base de cette conception.

Depuis le Moyen-âge, l’amour courtois et l’idée de beauté ne cessent de prendre corps dans les cours d’Europe où troubadours, musiciens, poètes mais aussi peintres et architectes s’adonnent à une célébration du beau dans lequel le portrait trouve sa place. L’Italie mais aussi la France, qui à la Renaissance voit les poètes de la Pléiade tels Joachim du Bellay et Pierre de Ronsard, construire un véritable Art poétique. Pétrarque célébrera Laure dans des sonnets qu’inspirent la peinture, chante l’amour et la beauté comme valeur suprême. Le portrait, sans être un genre spécifique, abonde dans les descriptions, allégories et chansons. La poésie ne se contente pas de décrire mais cherche à évoquer une idée de la beauté et surprendre les méandres de l’âme. Ainsi Ronsard en s’adressant à la bien-aimée en fait il aussi le portrait :   
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.


Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène, 1578  

Mais le portrait a aussi une visée sociale et se révèle autant miroir de l’âme que miroir social. Chaque tableau a ses attributs, emblème ou codes vestimentaire, témoigne de l’esprit de corps et célèbre le pouvoir. Ainsi le portrait se réfère à une norme à laquelle il faut se conformer et irrigue toute la société et les affluents du pouvoir.

La figure humaine au-delà du portrait

Des descriptions de personnages aux scènes de genre, les peintres s’intéressent aux anonymes et y trouvent une autre source d’inspiration. Observer le monde et le dépeindre, tel semble être le propos de Bruegel et Bosch et de nombreuses scènes villageoises    . Ainsi de nombreux tableaux vont représenter des gueux (Bruegel et Bosch), des types de personnages comme le buveur de Frans Hals ou des mendiants de Murillo. Jusqu’au dix-neuvième siècle, la passion de peindre va pousser les artistes à illustrer le monde. L’art occidental est convaincu de la toute-puissance de la figuration.

Rembrandt, portrait DP 1630

L’autoportrait est comme une mise en abime et une réflexion sur le fait humain. C’est l’intériorité et la réflexion sur soi-même amènent les artistes à repousser les limites de l’image. La crise de la représentation va donner une autre impulsion à l’art de la mimésis en la questionnant. Rembrandt d’abord, en scrutant son propre visage cherche par un dessin obstiné à faire surgir les tréfonds d’une personnalité qui ne se laisse plus si facilement capturer sous une forme consensuelle. En effet comment saisir la réalité de l’être dans sa complexité et unifier la multiplicité des approches quand seul l’aspect fugace apparait ? En avance sur ses contemporains, Goya, interroge l’ombre et la matière des visages dans l’espoir de révéler l’énergie du vivant en sondant les profondeurs de l’âme humaine.

Avec le 19ème siècle, les peintres remettent en question la figuration et l’homme n’est déjà plus l’élément central du tableau. La littérature et la philosophie dessinent un monde plus contrasté à mesure que l’introspection se fait plus précise et jettent leur ombre sur les conventions d’hier. Les artistes se heurtent de plus en plus à la vanité de toute représentation et vont progressivement souligner l’aspect universel ou physique de la réalité humaine, comme si l’homme était submergé. La quête impressionniste de la lumière se sert des visages et des silhouettes comme un prétexte tandis que c’est la recherche de la forme et des invariants de la figure qui intéressent Picasso, Modigliani ou Giacometti. Ce faisant le portrait change de signification et rejoint le questionnement littéraire du sens de la vie humaine et cherche un lien entre art et existence. C’est donc dans les yeux de l’art que le Narcisse moderne va chercher à saisir son reflet.    

Baudelaire et le culte de l’image.

Marlene Dumas, portrait de Baudelaire

Mais qu’en est-il de la poésie ? Baudelaire est sans doute le poète à être le plus conscient de la puissance de l’image et l’on peut à son sujet, parler d’un véritable culte. Passionné de peinture, il prône les correspondances entre les arts et « les fleurs du mal » opèrent un va et vient constant entre intériorité et évocations visuelles. Car pour lui, l’image véritable doit contenir son sens intime et une signification profonde, faire appel à la subjectivité et aux ressources intérieures du créateur pour peindre ce « drame naturel inhérent à chaque homme ». La poésie donne vie à cette vérité où l’imaginaire est au centre de la vision. Seul l’art peut parvenir à se frayer un chemin jusqu’à cette vérité totale. A l’aube de la modernité, la poésie est éphémère et instantanée, vive et fulgurante, changeante comme le sont les différentes facettes de l’homme. Métaphore et allégorie, parfois même la caricature vont donner à voir la poésie.

L’homme et la mer, Charles Baudelaire

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage. Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets ! Figure 1Baudelaire, dessin de Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !  

Un poète au vingtième siècle : John Ashbery

Et comme pour revenir sur nos premiers mots où la tentation du portrait prenait le chemin de l’atelier du peintre, le poète américain contemporain John Ashbery se perd dans la contemplation d’un portait du peintre le Parmesan « Autoportrait au miroir convexe » et en poète s’interroge sur la peinture et le portrait. Les détours pour y arriver semblent sans fin et le poète par tant de tentatives dresse le portrait du portrait, ou de soi regardant le portrait ou de toutes les versions du portrait comme autant de poèmes comme si, à l’époque moderne, parler de soi et d’un certain rapport à l’autre n’avait rien de simple et revenait à parler du monde et de tous ses chemins. Ainsi, chaque mot et chaque image sont autant de façon de parvenir à soi, comme une image qui ne parviendra jamais à être contenu dans le cadre.

Le tout et le reste, Poème de John Ashbery,
Autoportrait dans un miroir convexe, éditions Joca Seria, 2020

Et pour ceux qui comprennent :
Nous avons changé de pied ce jour-là, jusqu’à ne plus
Pouvoir rien sortir de la situation que nous avions ainsi imitée.
Et nous en avions dès lors parlé
Non comme d’un être humain, d’une courtoisie et d’une intelligence profonde
Proposant d’exprimer de sombres préoccupations
Mais comme d’une description de soi non dénuée d’intérêt.
 
Ainsi restent dérisoires les bonnes intentions
Soumises qu’elles sont aux froides rosées
Et aux conditions tenaces d’un gagne-pain.
L’aube grave se drape-t-elle dans un motif de liseron
Que le midi suivant le modifie, falot ou carrément dépourvu de tragique,
Jusqu’à ce que le motif ne soit plus guère qu’empreintes de pas,
Sèches et gaies, entichées du vieux-jeu et du routinier.
 
« Les conditions » ne sont pas un signe, mais pourraient être
Un sous-produit, une banlieue ouvrière anonyme
Dans la grande douceur qui a envahi l’air
Dans un craquement de rouages, de revirements habiles.
Le soleil aveuglé va devoir en répondre
Mais toujours-est-il que les logements sont construits
Et qu’on a bel et bien emménagé dans certains.
 
Mais ce que je veux dire c’est qu’il est inexcusable
De déduire sans arrêt le général du particulier,
Comme des taches sur ce soleil. Combien de
Gémissements impuissants ont propulsé des orchestres
Sur des parquets fébriles jusqu’à ce que même
Les danseurs s’y trouvent, en valses gauches au début
Mais maintenant statiques et bourdonnants comme un tissu écossais.
          Personne (…)

Enfances

L’enfant qui est en nous

Zone de Texte: © Helene Schjerfbeck, jeune  fille sur le sable DP

L’enfance n’a cessé de fasciner poètes et artistes. Si la poésie que l’on donne à lire aux enfants varie au cours des siècles, elle était plutôt une adaptation à leur usage qu’une véritable poésie enfantine. Notre époque et les progrès dans la connaissance ont permis une approche plus fine de cet  âge mal compris et les poètes ont commencé à écrire pour les enfants dans la langue de l’enfant. Paul Fort, Maurice Carême et bien sûr Jacques Prévert relèvent de cette démarche. L’enfant n’est plus seulement le dépositaire d’une richesse imaginative et émotionnelle ni cet être en devenir porteur du drame social, mais nous apparait de plus en plus comme un Sujet dans toute sa complexité.

Entre la vision d’une pensée Rousseauiste idyllique et le déterminisme des sciences sociales, l’état d’enfance est plus que jamais porteur d’une vérité. Depuis l’aube des temps, la poésie lui est intimement liée, et loin d’être simpliste, parle à notre mémoire d’une perception de la présence au monde et de ses rythmes vivants, physiques et psychologiques. C’est là que réside  l’articulation première des sons et l’intuition d’une vérité fondamentale que les poètes vont chercher à élaborer.

Au-delà de l’impératif de transmission et de l’imprégnation de notre imaginaire, comptines et poèmes sortent la langue de son usage courant et libèrent un passage presque magique  vers les mots. On voit les   enfants se délecter de ces expressions chargées de son et de rythme. La puissance des images qu’ils perçoivent de façon quasiment tactile les renvoient à une créativité permanente qu’ils vont progressivement perdre mais dont la poésie garde la trace.

Écrire pour la jeunesse

« Je n’aime guère la poésie pour enfant. Si charmante soit elle, elle me parait souvent trop pressée de jouer avec les mots. Vite, elle devient comptine. Tout juste une petite fête verbale. » c’est avec ces mots que le poète Jean-Michel Maulpoix envisage la poésie enfantine. Des comptines aux ritournelles, elle cherche à fixer un début de littérature dans un chant complice. L’école, où la récitation marque de façon indélébile le cerveau de l’enfant, associe la poésie à ce moment où il annone plutôt qu’il ne rend compte de la force expressive du poème.

Pour Jean Pierre Siméon, poète, instituteur et auteur de « La vitamine P », la poésie doit offrir un vrai regard sur l’existence et sans être complexe, permettre de rejoindre le souffle de la vie. Elle est ainsi au cœur de tout projet éducatif et rejoint en ce sens, les enseignements traditionnels où le poème comme le conte est porteur de l’esprit de la culture et de la communauté. Pour lui, « La poésie est au cœur de notre humanité » et porte  une façon « d’être au monde, de s’interroger sur celui-ci et sur soi-même, mais est aussi une transgression, une prise de liberté par rapport à l’usage courant de la langue. » Qui plus est, elle s’adresse moins à l’esprit rationnel qu’aux sens et l’imaginaire offre un autre chemin au réel.

La poésie jeunesse, conquête du 20ème  siècle conserve l’aura mystérieuse d’un monde empreint de simplicité et de jeu. Le moment où, peut-être, l’écolier regarde les choses avec un optimisme inhabituel, n’est plus l’apprenant docile mais écoute la musique des mots qui lui est adressée. Derrière sa frimousse, c’est l’innocence qui fascine et dont la mémoire nous est si précieuse. C’est aussi un peu de notre futur et comme le reflet de nous-même qui n’a plus les traits des petites filles modèles mais semble dessiné à l’aérosol sur un mur urbain comme le ferait Banksy. Des auteurs comme Guy Alix l’ont bien compris, qui poursuit les mots simples d’aujourd’hui dans ses poèmes.

Editer pour la jeunesse

Le monde de l’édition a suivi les changements générationnels et propose des livres de poésie où l’illustration a la part belle et s’offre comme un prolongement du poème qui semble s’adresser directement à l’enfant. La pédagogie Montessori et des psychologues comme Françoise Dolto, sont passés par là et l’enfant devenu sujet peut aussi bien lire les poèmes de jadis que les poètes actuels. Car le regard a changé et beaucoup de poètes souscrivent aux mots d’Ungaretti évoquant la poésie « comme l’espoir inassouvi de l’enfance » et leur destinent leurs poèmes. La poésie jeunesse est devenu un genre à part entière et a sa propre économie.

Poèmes pour grandir,
une collection des éditions Cheyne 

Martine Mellinette et les éditions Cheyne, maison d’édition prestigieuse de la poésie française, ont depuis les années 80 publié des textes de poètes contemporains pour le jeune public. L’objectif était clairement d’éveiller les jeunes lecteurs à la création poétique actuelle et de toucher la sensibilité en éveillant une part de la conscience. Le livre, de facture belle et moderne, fait appel à des illustrateurs de renom qui semblent aider le poème à trouver son envol vers l’imaginaire. Là encore, visuel et poids des mots ont partie liée et suscitent plutôt qu’ils ne définissent.

Depuis 1985 des auteurs comme Gérard Bocholier, Jean-Pierre Siméon, Albane Gellée, Alain Serres, Jean-Pascal Dubost ou Tenio Tchenia ont pu écrire dans cette collection et trouver les mots pour atteindre tous les publics car « grandir » est le fait des grands comme des petits qui se retrouvent dans les vers du poète.

 (https://www.cheyne-editeur.com/index.php/poemes-pour-grandir )

La différence

Pour chacun une bouche deux yeux

deux mains deux jambes

Rien ne ressemble plus à un homme

qu’un autre homme

Alors

entre la bouche qui blesse

et la bouche qui console

entre les yeux qui condamnent

et les yeux qui éclairent

entre les mains qui donnent

et les mains qui dépouillent

entre les pas sans trace

et les pas qui nous guident

où est la différence

la mystérieuse différence ?

Jean Pierre Siméon

Le port a jauni, par-delà les frontières  

Les enfants sont capables de comprendre la complexité de l’univers des adultes. Mathilde Chèvre, la créatrice des éditions « Le port a jauni », tente de réunir dans un même livre les différences et complémentarités du monde Méditerranéen, sans les opposer, en les juxtaposant dans un pari sur la puissance d’expression du beau et du poétique. Comme une fenêtre ouverte sur le monde, la poésie s’ouvre à la compréhension intuitive des enfants. Elle propose des plongées dans un entrelacement d’expression plastique et poétique, mêle langue arabe et langue française sans que l’une ne l’emporte sur l’autre. Son catalogue s’ouvre aux écrivains arabes d’aujourd’hui et appelle à une création croisée entre plasticiens et poètes. Pour l’éditrice, la littérature doit s’exposer au beau, au brillant de la lumière dans des livres courts et lumineux pour prendre de plein fouet la complexité de la différence. Différence du sens de lecture et donc de l’espace, différence de la langue et de la culture qui à Marseille, se retrouvent souvent côte à côte.

Le poète et l’enfant

Les écrivains d’hier ont porté sur l’enfance un regard attendri. Dans L’art d’être grand-père, Victor Hugo lui consacre tout un recueil. A la mort de son épouse Adèle, le poète accueille à Guernesey ses deux petits-enfants et s’imprègne de leur candeur. Observateur attentif il nous livre un portrait tout en nuances, tant de l’enfant que du grand-père. Mais le grand écrivain est aussi touché par les malheurs qui les frappent et s’émeut des épreuves que sont la guerre, la pauvreté et la maladie. L’enfant est ainsi présent dans de nombreux poèmes au fil de son œuvre.

Elle fait au milieu du jour son petit somme;
Car l’enfant a besoin du rêve plus que l’homme,
Cette terre est si laide alors qu’on vient du ciel !
L’enfant cherche à revoir Chérubin, Ariel,
Ses camarades, Puck, Titania, les fées… (La sieste, dans « l’art d’être grand père »)

Zone de Texte: © Félix Vallotton, le ballon, Musée d'Orsay DP

D’autres poètes se remémorent leurs premières années et puisent à la source inépuisable des sentiments accumulés. Gérard de Nerval, dans son très beau poème L’enfance les fait revivre comme un havre protecteur et mélancolique. Un âge d’or dont il se souvient avec l’intensité de l’imaginaire et la nostalgie d’une mère absente. C’est aussi dans cette richesse que Rimbaud, poète précoce au seuil de l’adolescence, cherche les ressorts de sa poésie lorsqu’il prend les chemins d’une bohème émerveillée. Enfance, le poème qui ouvre le cycle des « Illuminations » montre bien tout ce que les espoirs juvéniles en bute aux rigueurs et à la violence de l’époque ont pour lui de fondateur. Mais il tire de cet éblouissement la substance d’un art de la maturité.

Les poètes comme les artistes vont exceller à déceler au fond d’eux même ce monde enfoui, réservoir jamais tari d’un monde préservé parfois terrible et sombre. Ne dit-on pas que l’artiste est celui qui garde vivant ce regard candide et conserve son âme tendre ?

Zone de Texte: © Gauguin, enfant endormie, 1884 coll. particulière DP

L’état d’enfance inspire les poètes qui y voient la condition d’une création authentique où simplicité et spontanéité sont les qualités essentielles. Sans être un idéal, les premières années sont comme le creuset de l’écriture et le poète cherche à écrire avec cet éclat et cette fraîcheur. Jacques Prévert semble ne plus vouloir s’embarrasser d’un fatras formel et préfère une poésie libre, vive et tendre. Il porte une parole enfantine impertinente, sans pesanteur où règne le jeu et le rêve. L’enfant du poème est peut-être le poète lui-même.

L’enfance meurtrie

Zone de Texte: © Otto Dix, le petit ouvrier, 1920 Kunstmuseum Stuttgart DP

Mais l’enfance est aussi la victime du monde violent et sa souffrance nous semble d’autant plus injuste qu’elle s’exprime sur un être ingénu. Cosette et Gavroche en sont les héros et de guerres en famines, la liste des malheureux ne semble pas finir. Dans son poème Pour l’enfant de Bassora, Bernard Manciet s’indigne de l’innocent pris dans la tourmente et avec une grande simplicité dit l’insupportable.

Plus proche de nous, Charles Juliet, le poète de Lambeaux, retrouve les accents du petit garçon abandonné qui hurle en lui dans une poésie introspective qui se souvient du dénuement et du manque de sa mère. Son désespoir et la nécessité de survivre le poussent à réenfanter la mère disparue. Sa poésie, empreinte de déchirements et de silence, laisse remonter la mémoire des origines pour faire place à un dépassement de la violence, conquête de l’âge adulte.

Bibliographie

Recueils

  • Alain Bosquet – poèmes in Les enfants, Un enfant m’a dit, éd. Gallimard
  • René Guy Cadou – L’enfant précoce éd. Robert Seghers, 1976
  • Desbordes-Valmore – Aux trois aimés – éd. Jacques André Éditeur, 2007
  • Paul Eluard – Oser et l’espoir, in La Vie immédiate, éd. Gallimard
  • Victor Hugo – Lorsque l’enfant paraît, Les Contemplations-, Toute la lyre, Les chansons des rues et des bois… L’Art d’être grand-père
  • Max Jacob – Les œuvres mystiques de Frère Matorel, Gallimard, 1936
  • Loys Masson – L’enfant, in Poèmes d’ici, éd. Les cahiers du Rhône
  • Jacques Prévert – La chasse à l’enfant – …  Gallimard
  • Arthur Rimbaud – Les poètes de 7 ans – Les effarés, les illuminations
  • Guy Tirolien – Balles d’or, Présence Africaine, 1961
  • Béatrice Libert – Une enfance au creux des mots, éd. Couleur Livres, 2005
  • Jean-Claude Pirotte – Journal moche, éd. Luneau Ascot et  Cette âme perdue, Le castor astral, 2011,
  • Maram al Masri La robe froissée, Bruno Doucey, 2012
  • Bernard Chambaz Eté II, Flammarion, 2010
  • Régine Detambel Blasons d’un corps enfantin, Fata Morgana, 2000
  • Jean-Michel Maulpoix Journal d’un enfant sage, Mercure de France, 2010
  • Amandine Marembert,  Un petit garçon un peu silencieux, Al Manar, 2010
  • Joël Sadeler, L’enfant partagé, Dé bleu – 1998
  • Robert Louis Stevenson Jardin de poèmes enfantins, Circé, 2006

Jeunesse

  • Isabelle Damotte, Frère, Cheyne, coll. Poèmes pour grandir, 2011
  • David Dumortier, Des oranges pour ma mère, coll. Poèmes pour grandir, 2012 et Ma famille nombreuse, album Rue du Monde, 2009
  • René De Obaldia,Les Innocentines, poèmes pour, éd. Grasset, 1969
  • anthologie Chaque enfant est un poème, Rue du Monde et « Je suis un enfant de partout, Rue du Monde, 2008
  • Jean-Pierre Siméon , Vitamine P, Rue du Monde.

Oiseau

du bec et de l’aile

Qu’il soit musicien, peintre ou poète, l’homme s’est montré fasciné par l’oiseau, cet animal d’un autre règne en qui nous voyons peut-être un double ou un messager des dieux. Mais l’oiseau est bien plus que cela et peut tout aussi bien être terrifiant, se revêtir de couleurs magnifiques ou comme le corbeau, picorer les yeux des morts.

Magritte, la grande famille 1926  

 L’oiseau, en toutes plumes

Mammifère, l’homme regarde vers l’oiseau, créature d’un autre règne qui le fascine. Icare se colle des plumes pour s’élever jusqu’au soleil et le poète imite les trilles du rossignol. Y voit-il un mystère, une subtile attraction ? Se voudrait-il oiseau ? D’où lui vient cette aura extraordinaire ? Est-ce l’élévation et l’envol dans les airs ou le flamboiement de ses ailes, atours et parures multicolores ? Est-ce le chant qui l’anime et que les musiciens n’ont cessé d’imiter? Les ailes semblent être un trait d’union entre la terre et les dieux, vers un au-delà du monde que l’homme porte en lui comme une aspiration tandis que les serres sont clairement un symbole du pouvoir et de puissance. A cette question, nulle autre réponse que le poème et le chant mille fois entonné, que cette tentative de s’approcher d’un idéal de liberté. Jusqu’à ce jour où, après l’avoir tant observé, il s’élève enfin dans les airs et même jusqu’aux étoiles.

L’oiseau un animal extraordinaire ?

Depuis l’aube des temps, l’animal occupe une place importante dans les représentations humaines. Que l’on songe aux peintures pariétales de la préhistoire où Homo Sapiens invoque l’aurochs sur les parois des grottes mais aussi à ces petites sculptures d’oiseaux d’Asie centrale ou à cette figurine du « faon à l’oiseau ».

Pensons aussi aux peuples premiers des Amériques qui se sont identifiés à l’oiseau : des Indiens des plaines aux peuples du Nord-ouest fascinés par le corbeau jusqu’au Mexique où le quetzal flamboyant est associé à Quetzalcoatl, le dieu serpent. Les mythes et légendes de la Grèce antique, de la Perse et de l’Egypte regorgent de ces créatures dont la plus célèbre est sans doute le Phoenix qui renaît de ses cendres mais aussi Horus, le Simorgh iranien et l’oiseau de feu des pays slaves qui tous illustrent la diversité des attributs de l’oiseau dans l’imaginaire et la conscience humaine.

Poésie et langue des oiseaux

L’oiseau dans la poétique ancienne

Zone de Texte: Le cantique des oiseaux XIIe s DP.

Être légendaire du monde antique, l’oiseau conserve au Moyen-âge une aura mystique et reflète l’âme du croyant qui cherche le passage entre le monde des hommes et le ciel. Dans le cantique des oiseaux, chef-d’œuvre de la poésie persane du xɪɪᵉ siècle, le poète Farîd al-Dîn Attâr chante le voyage de milliers d’oiseaux en quête du Sîmorgh, manifestation visible du divin. Partis de tous les rivages du monde, 30 000 oiseaux conduits par la huppe partent dans une quête spirituelle symbolique de l’accomplissement.

Selon les mots de Leili Anvar, la « langue des oiseaux » est rendue dans les sons même d’une poésie qui tente de percer les secrets du vivant et les traduire dans le miroir sonore de la « langue de l’univers ». Telle est l’offrande de la langue des oiseaux au poète.

« Si tu ouvrais enfin les yeux de l’invisible
Les atomes de l’univers te diraient leurs secrets
Mais si l’œil que tu ouvres est l’œil de la raison
Tu ne pourras jamais voir l’amour tel qu’il est
Seule une âme éprouvée peut éprouver l’amour
Seul qui s’est libéré peut entrer dans l’amour
Toi qui n’es pas amant, qui n’a rien éprouvé
Tu n’es qu’une âme morte, indigne de l’amour
Dans ce chemin, il faut un cœur mille fois vivant
Qui puisse à chaque instant faire don de cent vies »

Farîd al-Dîn Attâr , Le cantique des oiseaux

La langue des oiseaux et les troubadours

Zone de Texte: Codex Manesse, XIVe siècle DP

La Nature chez les poètes du Moyen-Age est omniprésente et l’homme médiéval baigne dans une campagne qu’il a appris à domestiquer et aimer. Fleurs, arbres, champs, vergers et oiseaux forment « la belle nature » en une représentation codifiée. Attentif, le poète écoute la langue de l’oiseau et s’en inspire, faisant de cet art naturel un idéal visé par la poétique car la poésie n’est pas que vers et chant mais est simultanément musique. 

Li rosignous chante tant
Que morz chiet de l’arbre jus ;
Si bele mort ne vit nus,
Tant douce ne si plesant.
Autresi muir en chantant a hauz criz,
Que je ne puis de ma dame estre oïz,
N’ele de moi pitié avoir ne daigne.

(Thibaut de Champagne, chanson 5, I)

Mais l’oiseau chantant et printanier est aussi l’élément clé de la poésie amoureuse. Le poète-chanteur s’identifie à l’oiseau pour sa beauté autant que pour son chant. L’idéal poétique repose sur l’idée de faire advenir l’amour comme au printemps l’oiseau illumine la fin de l’hiver. C’est cette quête qui résume toute la force de la création vers le devenir incessant du désir et la jouissance de l’amour. Dans la permanence toujours renouvelée du printemps, le « canso »porte en lui l’aspiration à un idéal lumineux. En ce sens, les poèmes de Jauffré Rudel et Bernat de Ventadorn célèbrent un éloge du monde, simultanément langue et musique, son et sens, annonçant l’œuvre de Dante Alighieri et la poétique franciscaine.

Le poète et l’oiseau

Saint-John Perse et l’émergence du songe

Zone de Texte: Georges Braque, Oiseaux 1955

Poète du vingtième siècle, Saint-John Perse s’est lui aussi laissé fasciner par l’oiseau. A partir d’une réflexion sur les  oiseaux  du peintre Georges Braque, il livre un Art poétique et dessine un parallèle entre poésie et peinture. Ce faisant, le temps et l’espace sont traversés par le signe de l’oiseau. Présence et absence, espace et temps, visible et invisible, figurent le mouvement de l’être.

Le poète se saisit d’un mot, d’un mouvement ou d’une couleur et voit surgir l’étonnement. De cet instant fugace qui est comme un songe, émerge la création, s’élève le mot et l’image. Le poète, rêveur, fixe le ciel et y aperçoit l’oiseau. L’aile est une invitation à accepter la poésie dans son imprécision, en un prisme d’où est vu l’univers dans sa diversité. Le monde et le poème ne demandent qu’à s’envoler vers les possibles.

« L’homme a rejoint l’innocence de la bête, et l’oiseau peint dans l’œil du chasseur devient le chasseur même dans l’œil de la bête, comme il advient dans l’art des Eskimos. Bêtes et chasseurs passent ensemble le gué d’une quatrième dimension. De la difficulté d’être à l’aisance d’aimer vont enfin, du même pas, deux êtres vrais, appariés. 

Saint John Perse, Oiseaux 1965  

Les zozios de Jacques Demarcq

« Il fallait trouver une échappatoire à l’anthropocentrisme régnant. Pourquoi pas les oiseaux? La légèreté de leur intelligence face aux événements, leur refus de croire au ciel qu’ils connaissent trop, et ce manque d’entêtement qui les fait ne pas tenir en place, en page, en cage.. «(J. Demarcq) »

Poète de la modernité et de l’érudition, Jacques Demarcq  a consacré aux oiseaux tout un pan de son œuvre.  Les Zozios  est un traité d’ornithologie poétique et s’autorise toutes les digressions et expérimentations. Car comment parler de l’oiseau et de son altérité ? Comment dire la langue de l’oiseau, ses pépiements et sa trajectoire dans le ciel ? Comment parler des multiples façons qu’il a d’être oiseau ? Non content de mimer le volatile, le poète, rompu aux codes et aux jeux de la poésie, décide d’en prendre le contrepied et se laisse emporter par une jubilation animale, une écoute joyeuse et vitale. Entre inventivité et jouissance linguistique, il écrit pour voler dans les plumes de la langue, bousculer les certitudes de la pensée et lui faire cracher une autre vérité.

Lui aussi s’en remet à la langue de l’oiseau, répertorie les sons qu’il retranscrit en assonances, allitérations, rimes et jeux de mots, licences typographiques, onomatopées et néologismes, se joue de tous les styles dans une vaste langue reconstruite. Mais ce choix de parler des oiseaux, est-ce affirmation de liberté et tentation de poème total ? La poésie peut être un bestiaire immense et nous amène à recomposer un paysage fait de vues, de lignes et de calligrammes, de mots avec dans les mots, des sons, des jeux et une érudition curieuse de la vie, comme une interrogation espiègle pour redonner le monde au monde.

Jacques Demarcq, la vie volatile – Nous  2019

Bibliographie

Poésie

Jacques Demarcq, Les zozios, Nous 2008
Jacques  Demarcq, La vie volatile, Nous 2019
Catherine Weinplaezen, Le rawwrr des corbeaux 2019
Saint-John Perse, Oiseaux, Gallimard-1965
Erwann Rougé, Paul les oiseaux, éclats d’encre 2005
Hester Knibbe, Archaiques les animaux, Unes 2019
Mathieu Brosseau, L’animal central, Le castor astral 2016
Michel Cosem, L’ombre de l’oiseau de proie , 2005
Fabienne Raphoz, Parce l’oiseau, Corti2018
Fabienne Raphoz, Jeu d’oiseaux dans un ciel vide – héros-limite
Seyhmus Dagtekin, De la bête et de la nuit, Castor astral, 21
Paola Pigani, La renouée aux oiseaux –Boucherie littéraire, 19
Jauffré Rudel, Chansons pour un amour lointain  2011
Farid-Ud-Din-‘Attâr, Le cantique des oiseaux, Diane de Sellier 2016
Zhang Zao, L’œil de la grue , caractère, 2016
Po&sie 167 Des oiseaux 2019

Poésie jeunesse

Lisa Bresner, Qui es tu l’oiseau des iles ? 1998  
Olivia Cosneau, Sittelles, belles belles, Hélium 2019
Adrienne Barman, Encyclopédie des cris des oiseaux La joie de lire 2020
Yvette Dallemer, La rose et le rossignol, – ed Jeanfaitoutunehistoire s.d.
Gwendal le Bec, Le roi des oiseaux- Albin Michel 2011
Kveta Facovska,  Oiseaux, ed des grandes personnes 2018
Philippe Ug, Drôle d’oiseau-ed. les grandes personnes

Gaston Miron et la marche à l’Amour

un hommage au Québec et à la littérature francophone nous donne l’occasion de réfléchir à la francophonie québécoise, Le fil rouge nous sera fourni par Gaston Miron, figure totémique du mouvement pour la reconnaissance du français en Amérique

Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, Mauve et or 1912© Musée des beaux-arts de l’Ontario DP

Langue, oralité et francophonie

L’histoire de la francophonie canadienne commence véritablement avec le combat pour la survie de la langue lorsqu’elle est menacée d’être engloutie, niée ou apprivoisée. Comme le chante Félix Leclerc dans « l’alouette en colère », les Canadiens français subissent la pression de la culture et de la langue anglaise et  engagent une lutte de reconnaissance pour obtenir droit de cité au cœur de la civilisation américaine.

Identité et existence se creusent dans la langue. Tout comme Aimé Césaire et Edouard Glissant dans les Antilles, les poètes québécois cherchent à affirmer leur spécificité. L’homme « agonique» tel que Gaston Miron le nomme, est un homme en lutte dont les enjeux sont autant humains, politiques, et sociaux que linguistiques et met en avant l’oralité car c’est par la voix que l’identité trouve un corps. Le « rapaillement » de Gaston Miron est comme un équivalent de la créolité des caraïbes  dans une tentative de fonder une synthèse entre l’ancien et le nouveau monde.

Mots flots de la mémoire et de la parole

La poésie de langue française au Québec passe d’un art de convention provinciale à une renaissance moderne. Dès les années 40, les écrivains québécois tentent de joindre l’impulsion du surréalisme européen au défi américain, prenant tous les risques littéraires face à un monde en expansion. De grands auteurs comme Anne Hébert et Saint-Denys Garneau entament une transformation d’un renouveau formel.

Ainsi commence une révolution culturelle dite « tranquille » où la voix de Gaston Miron résonne d’une poétique du natal, de l’élémental, du sentimental et de l’émotion. Les thèmes en seront l’amour, la femme, le pays, la fraternité, le sentiment du réalisme, l’appartenance, la conscience sociale et l’espérance en l’avenir. (cf. Jean Royer)

Les années soixante verront l’émergence d’une poétique de l’éveil à une conscience identitaire teintée d’une « douceur triste dans une langue fastueuse » qui traversera la société et les mouvements sociaux. La poésie enthousiaste et novatrice du Québec rejoint les autres grandes littératures du monde et ne cessera d’évoluer en un chant contemporain contrasté autant intérieur qu’épris de flamboyance.

La poésie vocale et l’oralité des chansons

La poésie au Québec est orale, est faite pour être dite, est faite pour parler mais aussi chanter pour la communauté. Quelque chose la relie au chant, à la voix de l’être ensemble. L’activité chansonnière est pleine de poésie et évoque la beauté du quotidien, reflète la vie vécue et les problématiques concrètes rencontrées. Elle est donc poésie.  

Dès le début, la chanson est importante. Elle correspond sans doute à une nécessité née de l’isolement, du défi de vivre au quotidien dans ces contrées froides, à une vie de travail dans la nature, à l’importance de se réunir. Elle émerge d’une ascendance populaire, celle des chansons emportées dans les bagages des pionniers qu’ils vont continuer à colporter d’une voix neuve, chantant la vie nouvelle. On peut citer les chansons de patriotes, les chansons de voyageurs et celles des traditions orales des recueils qui sont souvent des poèmes publiés sans partitions et  jouissent d’une forte popularité.

La poésie dans la chanson des années 50 / 60

Zone de Texte: Marc Aurèle De Foy Suzor Côté,  "Ferme en montagnes"1909 DP

Certains des grands poètes de la modernité furent aussi des chanteurs. Il suffit de citer Félix Leclerc, grand poète baladin de la nature qui fut aussi un chantre de la révolte pour l’indépendance. Gilles Vigneault, homme de la côte nord, des chasses et de la souveraineté. Léonard Cohen, natif de Montréal qui, même s’il écrit en anglais, fait entendre l’écho de la contre-culture américaine et est célébré comme l’un des poètes les plus importants du canada.

Aujourd’hui, des chanteurs comme Marie-José Thério et Richard Desjardins perpétuent la tradition du texte poétique lyrique et disent d’une voix forte l’engagement en faveur de l’écologie et de la cause autochtone, font écho à une scène rock vibrante où des chanteurs innus et inuit tels que Katia Rock, Elisapie et Tanya Tagak renouvellent l’expression poétique. 

Gaston Miron un poète de la parole

Le poète de « l’aliénation délirante ».

Gaston Miron est l’un des acteurs majeurs de la «Révolution tranquille ». Son intérêt pour les sciences sociales le place de plain-pied dans les mouvements de revendications de la jeunesse qui secouent la société des années 50 jusqu’aux luttes ultérieures pour la souveraineté.

Avec Gilles Carle, Louis Portugais et Olivier Marchand, il fonde les éditions de l’Hexagone qui fut un des hauts lieux du renouveau littéraire. Un recueil de ses propres poèmes parait en 1970 sous le titre de « l’homme rapaillé » où « la marche à l’amour », « la batèche » et le « damned canuck » sont comme un concentré de sa pensée poétique.   

Très marqué par la lecture d’Aimé Césaire, il se revendique du mouvement de la Négritude et se voit comme un auteur créole. La francophonie, dès lors, prend tout son sens et se démarque d’une continuation du français de France, est combat de rupture et prend en compte diversité, singularité et complexité. Homme de la révolte et du changement, il prend parti pour les grandes causes sociales et inscrit son action dans le mouvement pour la décolonisation qu’il met en parallèle avec la situation au Québec.

La marche à l’amour, une poétique du renouveau

« La marche à l’amour » est l’œuvre d’un homme « cerné d’irréel » investi d’une exigence, celle de donner corps à son attachement à la terre et à la présence obstinée de ses aïeux. L’Amour de l’existence est au cœur d’une marche en avant qu’il dit « rapaillée » comme un patchwork recompose l’homme dépareillé du Nord. Tout l’enjeu de cette poésie est dans cette reprise de parole qui va jusqu’aux sources d’un langage quasiment dialectal, de la « lointaine mémoire osseuse » à l’écho de la langue analphabète de son grand-père.

Pour recomposer les débris en une identité forte, il place l’AMOUR au centre de sa quête d’une expression lyrique née d’un désir primordial, d’une exigence sensuelle au cœur de l’être comme la vie-même. La voix clame l’urgence d’un corps rassemblé dans le verbe « Aimer ». De ce centre puissant, courent des méandres des paroles du fleuve et de la forêt secoués dans une poétique tonitruante et sont comme un chant du monde.

La batèche, Gaston Miron

La batèche ma mère c’est notre vie de vie
batèche au cœur fier à tout rompre
batèche à la main inusable
batèche à la tête de braconnage dans nos montagnes
batèche de mon grand-père dans le noir analphabète
batèche de mon père rongé de veilles
batèche de moi dans mes yeux d’enfant

© Gaston Miron, L’homme rapaillé, 1970, Hexagone

Ozias Leduc, L’heure mauve, 1921 Musée des beaux-arts de Montréal DP

La marche à l’amour, Gaston Miron

Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s’influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as
tu viendras tout ensoleillée d’existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l’aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons (…)

La marche à l’amour Gaston Miron (L’Homme Rapaillé ; l’Hexagone, 1994)

Jean-Paul Riopelle, chien -1986

Oralité et poètes de la diversité

La diaspora haïtienne et les éditions « Mémoires d’encrier »

Cosmopolite et diversifiée, l’immigration donne d’autres couleurs à la poésie et fait de Montréal un des lieux de rencontre du globe. De « l’Amérique terre d’asile » à la diaspora haïtienne, la poésie québécoise est plus que jamais ce creuset linguistique et culturel que pressentait Gaston Miron lorsqu’il se disait « auteur créole ». Depuis les années 90, les éditions « Mémoire d’encrier » et son directeur Rodney Saint-Eloi, lui-même poète, ont impulsé un mouvement des littératures de la marge et de la diversité, cherchant à diffuser les auteurs de tous horizons tel qu’Haïti, le Liban, le Vietnam, l’Afrique du sud … Des paroles et des récits forts explorent et tentent de comprendre les marges sociales et les chevauchements des identités culturelles d’aujourd’hui. Son catalogue fait la part belle à la fiction et donne une voix aux jeunes écrivains du 21ème siècle. 

Le renouveau de la poésie autochtone innue 

L’ouverture aux territoires du Nord et à la littérature autochtone canadienne,  résonnent de cette nordicité chère à Jean Desy. Ces auteurs appellent à une authenticité du nord des villes du sud dans le respect de la nature et célèbrent une autre façon de vivre où la forêt, la toundra, le blanc vibrent dans le silence. Autochtones, ils sont innus, indiens, métis et inuit. Jean Desy, médecin et poète métis d’Innu parcourt les territoires et chante le corps et la nature. Joséphine Bacon, poète bienveillante, héritière de la sagesse indienne a été récompensée par le grand prix de la ville de Montréal. Natasha Kanapé Fontaine et Naomi Fontaine allient conscience contemporaine et combat pour la dignité à un chant intemporel où le canada de toujours retrouve les racines qui lui manquent.

Le slam est la nouvelle oralité

Le slam, à Montréal, est l’une des formes poétiques les plus prisées par la jeunesse et retrouve l’esprit et le ressort oral des racines populaires. Improvisation, participation, désir de poésie et ancrage dans la ville, cet engouement témoigne d’un regain d’énergie, d’une inventivité, d’une vitalité qui s’affranchit des codes. Dans les cafés et les scènes ouvertes, ce chant improvisé dessine les contours d’une modernité libérée qui se dit à voix nue.

Bibliographie

Poésie du Québec

Gaston Miron, L’homme rapaillé ; Gallimard Poésie 1999
Hélène Dorion, Le hublot des heures ; Clepsydre Ed. de la Différence. 2008
Hélène Dorion , Comme résonne la vie ; Soleil noir/Edition Bruno Doucey- 2018
Denise Desautels, D’où surgit parfois un bras d’horizon ;Le Noroit 2017
Denise Desautels, L’heure violette ; Atelier des Noyers, 2020.
Delisle Michael, Gisements ; Ovale/Le Noroît – 2019
Jean Gagnon Chapdelaine, Malamour; Editions du Noroît/Brémond –  1988
Espace Québec 65 poètes québécois – Trois-Rivières : Ecrits des forges – 2005

Poésie innu

Joséphine Bacon, Bâtons à message ; Mémoire d’encrier -2009
Joséphine Bacon, Uiesh, quelque part ; mémoire d’encrier -2019
Natasha Kanapé Fontaine, Bleuets et abricots; Mémoire d’encrier- 2016-
Naomi Fontaine, Kuessipan : à toi ; Mémoire d’encrier – 2017
Naomi Fontaine, Shuni, Collection Chronique ; Mémoire d’encrier – 2019

La francophonie

Robert Guy, Littérature du Québec; Librairie Déom -1964-  
Jean-Louis Joubert, Les Littératures francophones depuis 1945 ; Bordas – 1986
Dalie Giroux Parler en Amérique, Essai ; Mémoire d’encrier – 2019         
Loïc Depecker Petit dictionnaire insolite des mots de la francophonie ; Larousse 2013  

Jeunesse

Le français est un poème qui voyage ; Rue du monde- 2006
Emmanuel Maury Les plus belles voix de la poésie francophone ; M. de Maule- 2020
Nicole Brossard, Poèmes à dire la francophonie ; Le castor astral- 2002

Fragonard, la peinture du désir

Langage poétique et langage pictural sont proches mais utilisent l’un et l’autre des voies différentes pour parvenir à leurs fins. Une visite interactive de la villa Fragonard ponctuée de quelques poèmes de Dorat et d’Evariste Parny nous permet de tenter un rapprochement.

Jean-Honoré Fragonard – Les Baigneuses

« La poésie est une peinture parlante et la peinture une poésie muette » : le parallèle posé par le poète Simonide et inlassablement répété, de Plutarque aux baroques, illustre bien ce que l’un doit à l’autre et ce que les frontières ont de poreux. Pour René Char « l’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant ». Les peintres sont pour lui des alliés substantiels et nécessaires, avec lesquels il entretient un dialogue permanent. De Picasso à Eluard, de Rimbaud aux toiles de Van Gogh, poésie et peinture se fécondent et chantent un même chant.

FRAGONARD, le peintre et l’écrit

Zone de Texte: Jean-Honoré Fragonard, L'Inspiration ou Portrait présumé de Louis-François Prault 1769Jean-Honoré Fragonard, peintre français, naît à Grasse le 5 avril 1732. Il fait ses études de peintre chez Jean Siméon Chardin puis chez François Boucher. Un voyage en Italie le confronte à la grande peinture des maitres italiens mais de retour en France, il préfère suivre son inclination vers un style personnel, privilégiant le poétique à la stricte réalité. C’est en poète qu’il peint la lumière, méridional dans la touche, rapide, vive et colorée. Ses tableaux et ses dessins sont recherchés pour cet esprit de joie qui préfigure le romantisme.

Fragonard, s’il est foncièrement peintre et coloriste, est aussi un grand lecteur et puise son inspiration chez les poètes et écrivains de son temps. Les poètes d’abord, dont il se sent proche par les thèmes dans ce dix-huitième siècle où la galanterie et l’esprit libertin fleurissent. Ce sont surtout Dorat et Evariste Parny aux poèmes presque entièrement voués à l’amour comme « les baisers » ou « les tourterelles » qui l’enchantent. Ces poètes furent ses familiers.  

Zone de Texte: Jean-Honoré Fragonard, Le Gascon puni, gravure pour les contes de La Fontaine - Musée du Petit-Palais

Parallèlement, le peintre réalise une série de gravures pour illustrer les « contes » de La Fontaine dont la publication, tout d’abord interdite, fera date. Il fera lui-même graver les quelques 57 dessins au lavis de bistre et 15 tableaux en couleurs de cette magnifique édition.  

La poésie, en ce siècle des Lumières, se mêle aussi de philosophie et Fragonard se laisse porter par l’esprit de Rousseau. Des scènes tirées d’« Orlando Furioso » de L’Arioste et de la « Jérusalem délivrée » de Le Tasse, témoignent de sa fascination pour le théâtre et l’opéra et pour l’histoire et la mythologie.

Oh, écoutez, au point où nous en sommes, nous n’avons plus qu’une seule ambition, qu’on nous laisse tranquilles, que nous puissions vérifier l’expérience… Nous avons fermé la porte. À double tour. Pour qu’on nous abandonne dehors. Paradoxe ? C’est ainsi. Il faut d’abord verrouiller pour sortir. Voilà, tous les autres sont rentrés, vous les avez mis dedans, la scène vous appartient pour un a-parte rapide, on va vous montrer la merveille. Vous n’en parlerez à personne, promis ? Je le sens, Fragonard, je l’entends, je l’attends comme un double transparent dans sa parallèle… Comme nous sommes heureux d’avoir été exclus par le grand reportage, la migraine morale, l’usine avenir… Philippe Sollers, les surprises de Fragonard, Gallimard 1987
Jean-Honoré Fragonard, Le Verrou 1777

Claude Joseph DORAT un poète du XVIIIème siècle

1734 / 1780

Poète français du XVIIIème siècle, le Chevalier Dorat a eu une vie romanesque. il commence par entrer au service du Roi comme mousquetaire puis renonce et se met à fréquenter les salons littéraires et ceux des femmes du monde avant d’être ruiné. Tous les genres l’intéressent de l’épitre aux madrigaux et du théâtre à la tragédie mais il écrit aussi des romans et des œuvres de correspondances, précurseurs des « Liaisons dangereuses. Opposé aux philosophes des Lumières, il fut le poète d’un libertinage mondain et inspira toute une école de poètes qui perdura jusqu’à l’aube du XIXème siècle.

Zone de Texte: Rotari Pietro Antonio (1707-1762), Jeune femme lisant une lettre, la tête appuyée Dans la chaleur d’un jour d’été,
Non loin d’un ruisseau qui murmure,
À l’abri d’un bois écarté,
Thaïs dormoit sur la verdure.
La voûte épaisse des rameaux
Brisant les traits de la lumière,
Entretenoit sous ces berceaux
Une ombre fraîche et solitaire.
Thaïs dormoit, tous les oiseaux
Immobiles dans les feuillages,
Interrompant leurs doux ramages,
Sembloient respecter son repos.
Vers ces lieux un instinct m’attire ;
Il n’est point de réduits secrets
Pour l’amant que sa flamme inspire :
Il devine ce qu’il désire ;
Son cœur ne le trompe jamais,
Et suffit seul pour le conduire.

Claude Joseph Dorat, l’abeille justifiée ; les baisers 1770

Zone de Texte: Portrait de Laure de Noves, 1308  bibliothèque Laurentienne, Florence

Le rapprochement de la poésie et des arts plastiques

« La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. » (Léonard de Vinci, traité sur la peinture)

Les relations de la peinture et de la poésie remontent à Homère et traversent la Renaissance. Comment ne pas évoquer aussi l’Orient chinois où la calligraphie offre un pont entre écriture et perception visuelle et plus encore où poésie et peinture s’invitent dans une même œuvre. Le lettré est alors autant poète que peintre et il est fréquent de voir un poème dans l’espace du tableau décrire les circonstances de sa création. De même les vers du poète enseignent au peintre la nature essentielle des choses.

La poésie de la Renaissance, si elle est célèbre pour ses relations avec le chant et la musique, est aussi fortement lié à la peinture et évoque le divin. On se souvient que Dante avait chanté les louanges de Giotto dans La Divine Comédie comme le plus grand peintre de son temps. Mais lorsque Pétrarque et Simone Martini se rencontrent en Avignon au quatorzième siècle, s’entame un véritable dialogue fécond entre deux artistes. Le plus célèbre exemple est le sonnet 77 et 78 du « Rerum vulgarium fragmenta » où Pétrarque évoque un portrait de Laure peint par Simone Martini dans un chassé-croisé entre le poème et le tableau. Ainsi, peinture et poésie, de deux voix concordantes, tentent de cerner la beauté de Laure.

« Le peintre généreux qui l’accomplit n’eût pu en venir à bout, après qu’il fut descendu ici-bas pour être soumis à la chaleur et au froid, et que ses yeux se ressentirent de la nature mortelle. »
sonnet 77 « Rerum vulgarium fragmenta » Pétrarque

C’est sans doute léonard de Vinci, dans son célèbre « traité de la peinture et les mouvements humains » qui parvient le mieux à exprimer ce que les deux arts ont de complémentaire, tentant pour décrire le vivant de faire appel à tous les sens, de l’ouïe à l’œil en passant par le toucher, faisant de la peinture le miroir du cosmos. Vision éminemment moderne où l’artiste rend compte de l’expérience poétique.  

un art des correspondances

De la métaphore poétique à l’image picturale, de la saveur poétique à la présence du geste, de la touche et de l’éclat de la matière sur la toile, tout témoigne de l’immatériel à l’œuvre dans la poétique. Métrique, perspective, musicalité, en un mot le style, relient les domaines de la perception.

Zone de Texte: , André Breton, Nadja, Collage et techniques mixtes - 1928S’interrogeant sur la poétique, le poète rencontre le peintre et la peinture se confronte à la poésie dans une quête de la conscience de soi. Baudelaire en appelle aux correspondances et à la conscience de la complémentarité entre les arts et ne cesse d’évoquer Delacroix et Rubens. Michaux, transgresse les frontières et procède autant de la peinture que de l’écriture dans sa quête d’une poétique des limites. Ponge entre en dialogue avec Giacometti, Fautrier avec Braque; le surréalisme de Breton intègre la photo et la peinture à l’écriture, Butor et Bonnefoy font de même.

Au-delà du dialogue entre les arts, certains vont tenter de se laisser transformer par l’art de l’autre. L’expérience esthétique et sensorielle vient changer la perception que l’on a de son art et de son expression. Ainsi le philosophe Henri Maldiney invite les leçons de la peinture à l’intérieur même de son écriture pour exprimer la pensée plastique que le peintre Tal Coat lui révèle. Le philosophe Merleau-Ponty, dans son « visible et l’invisible » a pu procéder de même. Cette tentative d’écriture transcendée par la pensée plastique sera à l’œuvre dans la poésie du vingtième siècle qui s’éloignera du rationnel pour s’approcher de l’immatériel ou comme le dit le poète André Du Bouchet, « la poésie est le muet dans la langue ».  

L’espace du livre : un tangible entrelac des extrêmes

Les relations du peintre et du poète se retrouvent plus particulièrement dans les collaborations foisonnantes entre artistes et poètes. Le livre d’artiste, véritable genre est comme les deux faces d’une même poétique, deux pratiques qui semblent s’adresser l’une à l’autre.

« Un poète écrit , je danse autour » disait le peintre Jean Capdeville.

Sous le signe de l’eau

Sous le signe de « l’eau et les rêves »
ou les symboliques de l’eau.

Le thème de l’eau, en ce début de siècle, est primordial et de sa gestion naitra le futur de la planète. L’exposition « L’Eau » à la Villa Saint-Hilaire nous invite à réfléchir au problématiques liées mais aussi à la représentation et à la symbolique de l’eau. De Lamartine à Emile Verhaeren, les poètes ont évoqué dans leur poèmes lacs, rivières et océans. Dans l’eau et les rêves, le philosophe Gaston Bachelard se penche sur le traitement symbolique de l’élément « eau » et sa présence dans la littérature et ce qu’elle nous dit de la psyché humaine.   

Peintures d’Anne Slacik

Vers une imagination de la matière

Né en 1884, le philosophe Gaston Bachelard s’intéresse particulièrement à l’étude des sciences et à l’épistémologie, mais pour lui l’esprit humain penche aussi vers une autre forme de connaissance qui se rapproche de la poésie et de l’imaginaire. Dans la psychanalyse du feu et l’eau et les rêves, il tente de percevoir dans la littérature, les fondement psychologiques ou immatériels qui percent sous le monde matériel. Cette pensée tente de faire se rejoindre les antipodes et nous est précieuse pour aborder la poétique.

Passionné de poésie, Bachelard va s’interroger sur la perception du vivant et à la vie sensible et interroge des œuvres comme celles de Marcel Proust ou d’Edgar Allen Poe, mais aussi Baudelaire, de Nerval  et Shakespeare. Quelles sont les valeurs sensibles sous-jacentes dans la psyché humaine ?

L’imagination indique une complexité dans la psyché humaine et témoignent d’une vie intérieure propre à la matière que le poète et l’artiste perçoivent. La religion et les mythes ne fait pas autre chose. A travers l’eau et le feu, le philosophe reconnait une connaissance intuitive de l’imagination de la matière.

L’intuition, la rêverie poétique permettent d’accéder à une vérité immatérielle et silencieuse qui est comme une âme du monde et que la littérature et les mythes ne font que traduire. De la poésie chinoise au mythe d’Orphée, toutes les poétiques n’ont fait que reconnaitre ce langage intérieur qui résonne du rapport de l’homme au monde et qui est comme une véritable exploration qu’il fallait bien un jour, faire entrer dans le monde de la raison, faire revenir le poète et l’intériorité dans la cité. Il est en en ce sens fortement influencé par les théories de Karl Gustav Jung et ses idées sur l’inconscient collectif et l’immémorial et résonne du travail poétique sur la vie de l’esprit d’un Henri Michaux à qui la poésie du vingtième siècle devra beaucoup.

L’eau et les rêves

« Toute eau vive est une eau dont le destin est de s’alentir, de s’alourdir. Toute eau vivante est une eau qui  est sur le point de mourir. La rêverie commence parfois devant l’eau limpide, tout entière en reflets immenses, bruissante d’une musique cristalline. Elle finit au sein d’une eau triste et  sombre, au sein  d’une eau qui transmet d’étranges et de funèbres murmures. »  « Mon  plaisir est  encore d’accompagner le  ruisseau, de marcher le long des berges, dans le bon sens, dans le sens de l’eau qui coule, de l’eau qui mène la vie ailleurs, au village voisin. Mon «ailleurs» ne va pas plus loin. En ce qui touche ma rêverie, ce n’est pas l’infini que je trouve dans les eaux, c’est la profondeur. D’ailleurs, Baudelaire ne dit-il pas que six à sept lieues représentent pour l’homme rêvant devant la mer le rayon de l’infini? » « Et puis,  quand on a vu tous les reflets, soudain, on regarde l’eau elle-même; on croit alors la  surprendre en train de fabriquer de la beauté; on s’aperçoit qu’elle est belle en son volume, d’une beauté interne, d’une beauté active. Une sorte de narcissisme volumétrique imprègne la matière même. » 

Toute Beauté dort.

« Le  rêveur  ne  rêve  plus  d’images,  il  rêve  de  matières.  De lourdes larmes apportent au monde un sens humain, une vie humaine, une matière humaine. »  « Le lac aux eaux dormantes est le symbole de ce sommeil total, de ce sommeil dont on ne veut pas se réveiller, de ce sommeil gardé par l’amour des vivants, bercé par les litanies du souvenir: semblable à Léthé*, voyez! le lac paraît prendre un sommeil conscient, et ne voudrait, pour tout au monde, s’éveiller »

En ouvrant les livres …. 

Opera sull’acqua e altre poesie, Erri De Luca

Ne joue pas avec l’eau,
ne l’enferme pas, ne la freine pas, c’est elle qui joue
dans les gouttières, turbines, ponts, rizières,
moulins et bassins de salines.
C’est l’alliée du ciel et du sous-sol,
elle a des catapultes, des machines d’assaut, elle a la patience
et le temps :
tu passeras toi aussi, espèce de vice-roi du monde,
bipède sans ailes, épouvanté à mort par la mort
Jusqu’à la hâter

LE LAC, Henri Michaux

Si près qu’ils approchent du lac, les hommes n’en deviennent pas pour ça grenouilles ou brochets. Ils bâtissent leurs villas tout autour, se mettent à l’eau constamment, deviennent nudistes… N’importe. L’eau traîtresse et irrespirable à l’homme, fidèle et nourrissante aux poissons, continue à traiter les hommes en hommes et les poissons en poissons. Et jusqu’à présent aucun sportif ne peut se vanter d’avoir été traité différemment.

NOVALIS, Henri d’Ofterdingen

Ii plongea sa main dans la vasque et humecta ses lèvres. Ce fut comme si un souffle spirituel le pénétrait : au plus profond de lui-même il sentit renaître la force et la fraîcheur. Il lui prit une envie irrésistible de se baigner : il se dévêtit et descendit dans le bassin. Alors il lui sembla qu’un des nuages empourprés du crépuscule l’enveloppait ; un flot de sensations célestes inondait son cœur ; mille pensées s’efforçaient, avec une volupté profonde, de se rejoindre en son esprit ; des images neuves, non encore contemplées, se levaient tout à coup pour se fondre à leur tour les unes dans les autres et se métamorphoser autour de lui en créatures visibles ; et chaque ondulation du suave élément se pressait doucement contre lui, comme un sein délicat. Le flot semblait avoir dissous des formes charmantes de jeunes filles qui reprenaient corps instantanément au contact du jeune homme.

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